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De la loi de causalité découlent deux corollaires qui sont, comme elle, des connaissances à priori. Ce sont: la loi d'inertie, dont Schopenhauer ne fait que reproduire la formule ordinaire, et la permanence de la substance sur laquelle il énonce certaines considérations qui importent à notre étude. La permanence de la substance résulte directement, selon lui, de ce fait que la loi de causalité s'applique uniquement aux états du corps, nullement au support (der Träger) de ces états, à la substance. La substance persiste (beharrt), elle ne peut naître ni mourir, elle a dans l'univers un quantum immuable ; notre esprit se refuse absolument à penser la naissance ou la mort de la matière; celle-ci est éternellement la même, c’est là une vérité à priori. Deux choses échappent à la loi de causabilité: la matière d’abord dans son immuable et éternelle essence; en second lieu les forces naturelles. Qu'est-ce donc qui distingue les causes des forces naturelles? Cause et effet ne sont que des changements qui se succèdent nécessairement dans le temps; les forces naturelles au contraire, par le moyen desquelles les causes agissent, sont soustraites à tout changement et par là sont en dehors du temps, omniprésentes et inépuisables, toujours prêtes à s'exprimer dès que la succession des causes leur en fournit l’occasion. La cause est toujours, aussi bien que son effet, un changement singulier; la force naturelle au contraire est quelque chose de général et d'immuable, elle est présente en tout lieu et en tout temps. Par exemple, l'ambre attire en ce moment un flocon de laine, c’est là un effet; la cause, c’est le frottement actuel et le voisinage de l’ambre; mais la force naturelle et vraiment active, c’est l'électricité. Personne n'a au même degré que Maine de Biran, dans ses Nouvelles considérations
des rapports du physique et du moral, confondu ces deux choses si différentes : cause et force naturelle; c’est que cette confusion était essentielle à sa philosophie. Il est curieux de remarquer que toutes les fois que M. de Biran à à parler d’une cause, il ne se borne jamais à dire : la cause, mais il dit chaque fois: la cause ou la force, tout comme Spinoza écrit, confondant les deux choses: ratio sive causa.
La causalité, qui régit tous les changements de la nature, s'offre à nous sous trois formes différentes qui sont : la cause proprement dite (Ursache), l'excitation (Reiz) et le motif (Motiv). La cause produit uniquement des changements dans le monde inorganique, c'est-àdire ses effets sont le thème de la mécanique, de la physique et de la chimie. A elle seule s'applique la troisième loi de Newton : «l’action et la réaction sont égales; » cela veut dire que l'état antérieur (la cause) éprouve une modification qui égale en grandeur celle qu'il produit lui-même et qu'on appelle effet. C’est dans le domaine seul de la cause proprement dite que le degré de l'effet est strictement proportionnel au degré
de la cause, si bien qu'on peut de celui-ci déduire .
celui-là et réciproquement.
L'excitation gouverne la vie organique ou vie des plantes et la partie végétative ou inconsciente de la vie animale. Ce qui caractérise cette seconde forme de la causalité, c'est l'absence des signes distinctifs de la cause proprement dite. Ici l’action et la réaction ne sont pas égales et l'intensité de l'effet ne résulte pas, à tous ses degrés, de l'intensité de la cause; au contraire l'effet peut être diminué alors que la cause est renforcée.
Le motif, troisième forme de la causalité, dirige la
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vie animale, c’est-à-dire les actes extérieurs accomplis avec conscience par les animaux. Le « medium» des motifs est la connaissance, donc la connaissance est le caractère distinctif de l’animalité. L'animal se meut toujours vers un but, il faut donc qu'il connaisse d'abord ce but, et on peut définir l’animal : ce qui connaît. Le motif agit sur l'individu tout autrement que l'excitation : il n’a besoin, pour agir, que d’un instant très court, car son efficacité n’est point, comme celle de l'excitation, proportionnée à sa durée et à la proximité de l’objet, il lui suffit d'être perçu. L’excitation, au contraire, pour agir sur un individu, a besoin d’être en contact avec lui, souvent même d'être absorbée, et si on nous permet ce néologisme, intussusceptée par lui; jamais enfin elle ne peut se passer d’une certaine durée. Ces différentes formes de la causalité résultent des différences de sensibilité chez les divers êtres : plus la sensibilité est grande, plus l’action de la cause peut être légère; 1l faut un choc pour mouvoir la pierre, l'homme obéit à un signe.
La première classe d'objets comprenait ces représentations intuitives, complètes et empiriques que nous venons d'analyser et parmi lesquelles nous avons vu prendre place la notion de force qui doit faire le fond de notre étude; nous verrons plus loin comment cette notion importante va se compléter dans le système de Schopenhauer.
La deuxième classe d'objets comprend les concepts ou représentations de représentations. Nous n'avons pas à insister sur ce qu'en dit ici Schopenhauer; il suffira d’énoncer la forme du principe de raison suffisante qui leur est spécialement applicable, c'est la raison de connaissance : préncipium rations suficientis cognoscendi.
La troisième classe d'objets nous est fournie par la partie purement formelle des représentations intuitives et complètes : l’espace et le temps, ou intuitions 4 priori du sens extérieur et du sens intérieur. La loi d’après laquelle les parties de l’espace et du temps se déterminent réciproquement est la « raison suffisante de l'être » : principium rationis essendi.
La quatrième classe de représentions, la seule qu'il nous importe d'étudier, ne comprend pour chacun de nous qu'un objet, à savoir l’objet immédiat du sens intérieur, la volonté. Le sujet qui est moi, se sait non comme intelligence mais comme volonté; il se connaît voulant, il ne peut se connaître connaissant, Car le moi connaissant est le corrélat indispensable, la condition de tout objet ou représentation, il ne peut donc devenir représentation, objet lui-même; on ne peut connaître sa connaissance, Car il faudrait pour cela que le sujet se séparât de la connaissance et pourtant qu'il la reconnût, ce qui est impossible. Mais, direz-vous, je ne connais pas seulement, je sais encore que je connais; je réponds que connaître et savoir qu'on connaît sont deux expressions pour une chose unique. Dire : je sais que je connais, c’est ne dire rien de plus que : je connais.
D'autre part « je connais » signifie, nous l'avons vu : des objets sont pour moi, car être un objet est la même chose que être connu d’un sujet; donc si l’objet est connu avec telles et telles qualités, il s'ensuit tout simplement que le sujet a telles et telles manières de connaître; dire que les objets se partagent en quatre classes, c'est dire que le sujet a quatre facultés ou corrélats subjectifs de représentations. La faculté à laquelle répond la première classe de représentations est l’enéendement ; la faculté des représentations de la deuxième
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classe est la raison; celle de la troisième, la sensibilité ; celle de la quatrième et dernière, le sens intérieur ou conscience.
Les représentations que perçoit le sens intérieur sont des volitions. Ici encore nous avons une application nouvelle du principe de raison suffisante. En face d’une décision quelconque prise par nous ou par d’autres que nous, nous posons la question : pourquoi? C'est le motif qui répond à cette question. Il est l’antécédent nécessaire et la raison de la décision prise; nous voilà donc ramenés au principe de causalité qui régit les objets de la première classe ou le monde des intuitions; mais en même temps avec les motifs nous allons pénétrer plus avant dans le domaine de la causalité. En effet dans le monde de l'intuition extérieure, le principe de causalité n’est que le lien des changements, la cause n’est que la condition, venue du dehors, qui modifie l’objet; mais l’intérieur même de ces changements nous reste caché; le comment des causes mécaniques et physiques, la manière dont elles agissent, tout cela est un mystère pour notre esprit. Avec la conscience, nous entrons dans la nature intime de la cause; l’action des motifs n’est pas seulement, comme l’action des autres causes, connue du dehors et médiatement par les effets, elle est saisie du dedans par une vue immédiate. Ici nous sommes derrière les coulisses et nous surprenons le secret de la cause, c’est-à-dire la manière dont elle produit l'effet. Aussi pouvons-nous établir cette proposition importante : la motivation est la causalité vue du dedans. La forme qui régit ces manifestations nouvelles du principe de raison suffisante est la loi de motivation ou raison suffisante d'agir : préncipium rationts sufiicientis agendr.
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Avec cette nouvelle classe d'objets nous n’acquérons pas seulement de nouvelles et importantes données sur la nature intime de la cause, notre connaissance toute entière de l'univers est rectifiée et complétée; le monde NOUS apparaissait jusqu'ici comme un ensemble de représentations, il va se révéler à nous comme un règne de volontés. Voyons comment Schopenhauer s'élève à cette notion du monde aussi importante qu'imprévue.