‹ SchopenhauerChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE II Le Monde comme volonté · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Le Monde comme volonté

Jusqu'ici nous nous sommes bornés à étudier la représentation eomme telle; nous avons ramené la représentation abstraite ou concept à la représentation intuitive comme à son fondement; mais nous ne savons encore rien du contenu même et du fond dernier de l'intuition, et cependant, nous l'avons vu, c’est l’intuition qui joue le premier rôle et tient la plus grande p'ace dans notre vie. Il vaut donc la peine de l'examiner de plus près et de demander aux différentes philosophies et aux différentes sciences des renseignements précis sur Sa nature intime et sur sa valeur.

Tout d'abord, si vous interrogez les philosophes sur le sens de la représentation intuitive, ils seront unanimes à vous dire, à l'exception des idéalistes et des sceptiques, qu'il y a, indépendamment et en dehors du sujet, un objet qui est le fondement de la représentation. Quant à nous, nous ne pouvons pas comprendre ce langage, puisque nous ne savons pas séparer un objet de sa représentation; ces deux choses n’en font qu'une à nos yeux. Ainsi les philosophies antérieures sont incapables de nous faire entrer dans le sens intime du monde des représentations.

Si maintenant nous interrogeons les sciences, quelle sera leur réponse? Considérons tour à tour les mathé-

matiques et les sciences naturelles. Les mathématiques ne nous parlent que de grandeurs, c'est-à-dire de relations, toute grandeur étant relative, de comparaisons entre telle représentation et telle autre, mais quant à approfondir la nature même de ces représentations, ce n’est pas l’affaire des mathématiques, et, de ce côté, nous ne trouverons pas la solution cherchée.

Voyons alors les sciences naturelles: elles ont pour but de décrire les formes des choses (morphologie) ou bien d'expliquer leurs modifications (étiologie). La morphologie, qu'on peut définir la science des formes spécifiques et permanentes des êtres, comprend la botanique et la zoologie; mais ces sciences s'en tiennent évidemment aux contours des choses et ne se préoccupent nullement de pénétrer leur essence cachée. Quant à l’étiologie ou science des causes (mécanique, physique et chimie, physiologie), elle ne donne jamais que la loi suivant laquelle les phénomènes se produisent dans tel temps et en tel lieu et ne s'inquiète pas davantage de la nature intime de ces phénomènes chimiques ou autres; ce qu'elle détermine, ce sont les lois naturelles; les forces naturelles restent encore mystérieuses comme des hiéroglyphes. Aussi loin que les sciences poussent leurs investigations, il y a toujours une inconnue qu'elles ne sauraient dégager, les forces

naturelles leur sont impénétrables et cela, aussi bien

dans leurs formes les plus simples comme la chute d'une pierre, que dans leurs formes les plus compliquées telles que la croissance d’un être vivant. Ces sciences, qui se contentent de poser des lois et laissent inexpliquée l'essence des êtres, sont comparables à des fragments de marbre: on distingue sur ces derniers différentes v>nes situées à côté Les unes des autres, mais

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