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c'est l'art. Connaître les idées, voilà le premier pas, le commencement de l’art; faire partager cette connaissance aux autres, voilà la fin, le but dernier de l'artiste, et, notons le bien, c'est là un but qu'il atteint réellement, supérieur en cela au savant qui reste toujours en deçà du but; qui donc en effet parviendra jamais aux dernières limites de la science ? autant vaudrait essayer d'atteindre en courant le point où les nuages coupent l'horizon. La science c’est le fleuve des phénomènes, fleuve sans repos et dont le lit se prolonge à l'infini, tandis que l'art arrache au torrent des phénomènes l'objet de sa contemplation, il Le fixe, l'isole devant lui et ce qui n était dans le torrent qu'un flot comme les autres, un simple fragment du tout, l'art lui donne l'éternité, il fait de ce fragment le représentant et comme le résumé idéal du tout; pour l'artiste la roue du temps s'arrête, les relations s’évanouissent, il ne reste plus que l'essence éternelle des choses ou l'idée. Tandis que la science est la ligne horizontale qui va à l'infini, l’art est une ligne perpendiculaire qui coupe la première en un point que choisit l'artiste; ou bien encore la science, c'est le torrent qui passe et emporte tout dans sa course rapide, l’art est le rayon de soleil qui luit immobile sur les flots mouvants; la science, c'est la cascade toujours bouillonnante et aux innombrables gouttelettes d’eau; l’art, c'est l’arc-en-ciel qui rayonne, tranquille et serein, sur le tourbillon.
La capacité de contempler les idées s'appelle le génie. L'homme de génie oublie, dans sa contemplation esthétique, et sa propre personne et les rapports des objets extérieurs avec sa personne; il ne se préoccupe plus de ce qui lui est utile ou nuisible, sa volonté na plus de but, ilse dépouille de sa personnalité, il est tout à
TE l'idée qui, en absorbant son attention, affranchit pleinement son intelligence des services que celle-ci doit rendre en temps ordinaire à la volonté; ce pur sujet connaissant est véritablement l'œil du monde qui réfiéchit et fixe pour un temps ce que l'intuition n'avait fait qu'entrevoir rapidement, ce qui auparavant « flottait dans une vague et courte apparition ». Pour que le génie soit capable de cette contemplation supérieure et libératrice, il doit disposer de plus d'intelligence qu'il n’en faut pour servir la volonté, et c’est par cetteintelligence surabondante etinemployée que nous nous expliquons l’activité impatiente du génie, son désir inquiet de rencontrer ses égaux ou de trouver tout au moins des objets dignes de lui, satisfaction qui manque rarement aux mortels ordinaires toujours sûrs de trouver leurs pareils.
Ainsi l'intelligence, qui s'était d'abord mise tout entière au service de la volonté, s’affranchit et s’émancipe peu à peu par la contemplation esthétique, et non seulement l’art a rendu l'intelligence indépendante de la volonté et de ses fins utilitaires, mais encore il l’a soustraite au principe de raison suffisante qui semblait jusqu'ici emprisonner la connaissance dans les liens indissolubles du relatif. Mais l'inspiration, la contemplation esthétiques sont de courte durée, l'intelligence ne jouit pas longtemps de cette vision du beau qui l’affranchit et l’ennoblit à la fois; elle retombe bien vite sous le joug de la volonté, car c’est la volonté qui est l’homme même. Nous voilà donc ramenés à cette volonté que nous avons trouvée au fond de nous-mêmes et dont le corps nous a donné l'image sensible ; il s’agit maintenant de l'étudier dans sa nature intime et d'en approfondir les caractères; celui qui veut déchiffrer
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l'énigme du monde doit s’efforcer de comprendre parfaitement le sens du mot volonté, car c'est la volonté qui est le mot de l'énigme. Qu'est-ce donc en dernière analyse que la volonté ?
C’est la méthode intérieure qui nous a fait pénétrer au cœur même du monde représenté et nous a donné le dessous des choses, leur essence intime, ou d’un seul mot, c’est la conscience individuelle qui nous a révélé la chose en soi, et cette chose en soi c'est la volonté. Qi la volonté est la chose en soi, elle doit être d’abord, comme telle, antérieure et supérieure à l'intelligence. Mais on peut établir par des preuves ce que Schopenhauer appelle le primat de la volonté.
1° L'intelligence est le produit, l’action du cerveau (1); mais le cerveau est lui-même, comme tout l'organisme, le produit, la manifestation de la volonté; l'intelligence est donc moins que secondaire dans Schopenhauer, elle est tertiaire, puisqu'elle est l'expression d'un organe qui ne fait lui-même qu’exprimer la volonté.
90 Le fait seul de la conscience implique le primat de la volonté. La conscience est essentiellement connaissance ; mais toute connaissance suppose un objet connu et un sujet connaissant; si donc nous étions une pure intelligence, nous n’aurions pas conscience de nousmêmes, car l'intelligence est semblable au soleil qui ne saurait éclairer l’espace s’il n'y avait dans l'espace des objets qui réfléchissent sa lumière ; le sujet connaissant ne peut de même s'éclairer, se connaître lui-même ; il faudrait pour cela qu’il devint l'objet connu d’un autre sujet connaissant et ainsi à l'infini. Quel est donc cet objet connu et connu de nous-mêmes qui rend possible
(t) Le Monde comme représentation, etc., vol. Il, 224.
la conscience? c’est la volonté. C’est le connu en effet qui dans toute connaissance est primaire, essentiel, non le connaissant, c’est l’objet qui est le pro/o/ype dont le sujet n’est que l’ectype. La volonté est comme la corde vibrante dans l'instrument de musique, l'intelligence n’est que la boîte résonnante; le son qui résulte du concours de ces deux choses est la conscience.
Avoir divisé ainsi en ses deux parties le moi que l'on considérait jusque-là comme indivisible, c'est, selon Schopenhauer, un très grand service qu'il a rendu à la philosophie, un service aussi important que le fut pour la chimie la décomposition de l'eau en oxygène et hydrogène. Cette division de la conscience en deux éléments hétérogènes, intelligence et volonté, doit faire époque ; la volonté d’une part, voilà le métaphysique, la chose en soi; la connaissance d'autre part, voilà le physique, le phénoménal; « par là a été inaugurée la vraie métaphysique aussi opposée au matérialisme qu'au spiritualisme. » (1)
3° La base de toute conscience (die Basis jedes Bewustseins) est le vouloir avec ses différentes manifestations : désir, aversion, plaisir, douleur, ete.; « c’est par ce fond même de son être que l’homme est semblable au polype;» si nous avons pour les animaux une sympathie si prompte, c'est parce que nous comprenons immédiatement d'après nous-mêmes leurs faits et gestes. Au contraire ce qui fait que les êtres expriment si diversement par leurs actes leur essence, pourtant commune, c'est seulement la diversité infinie des intelligences. La volonté est donc le fait premier, essentiel, l'intelligence n'est qu'un accident, un pur instrument
(4) WMemorabi!, 367.
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CN de au service de la volonté, instrument qui, d’après les exigences de celle-ci, est plus où moins parfait et compliqué.
4° Si nous descendons l'échelle des êtres, nous voyons l'intelligence décroître peu à peu, mais nulle part nous ne rencontrons une telle dégradation de la volonté; celle-ci est partout identique à elle-même, partout elle se manifeste comme un ardent attachement à la vie; même dans le plus petit insecte la volonté est parfaite, présente tout entière, car ce que l'insecte veut, il le veut aussi résolument, aussi pleinement que l'homme. Il ne diffère de l’homme que par ce qu'il sent, donc par les motifs de son vouloir et les motifs sont affaire d'intelligence. La volonté n'admet pas de degrés dans son essence, mais seulement dans ses impulsions qui vont de la plus faible excitation à la passion la plus violente. Voyez l'intelligence au contraire: de l'animal le plus stupide jusqu’à l’homme que de degrés intermédiaires ! et dans l’humanité même quelle distance du sot à l'homme de génie! Considérez en outre ces deux facultés dans la délibération: l'intelligence hésite, pèse le pour et le contre, lentement, minutieusement, et le pénible résultat de ses délibérations, à peine l’a-t-elle présenté à la volonté que celle-ci, jusque-là tranquille et oisive comme un sultan au fond de son palais, sort de son silence et décide d’un coup et toujours d'une façon souveraine. Et puis, comme la volonté se moque parfois de l'intelligence! comme elle lui cache son jeu! elle peut entretenir pendant des années un désir inavouable et le cacher à l'intelligence, parce que la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes aurait trop à souffrir de l'aveu; mais que ce désir soit tout à coup satisfait, nous nous apercevons alors à la vivacité de notre joie, mais
non sans honte, que ce qui vient d'arriver nous le souhaitions depuis longtemps, par exemple la mort d'un parent riche. |
5° L'intelligence se fatigue, la volonté est infatigable. Toute connaissance en effet est attachée à un effort, tandis que la volonté est notre être propre qui s'exprime et se développe sans aucune peine et comme de lui-même (!); qu'on lise par exemple ce que Cabanis dit des manifestations de la volonté, telles que sentiments ct passions: « Toutes ces passions, qui se succèdent d'une manière si rapide, et se peignent avec tant de naïveté, sur le visage mobile des enfants...; tandis que les faibles muscles de leurs bras et de leurs jambes savent encore à peine former quelques mouvements indécis, les muscles de la face expriment déjà par des mouvements distincts presque toute la suite des affections générales propres à la nature humaine, et l'observateur attentif reconnaît facilement dans ce tableau les traits caractéristiques de l'homme futur. » (Rapports du physique et du moral, vol. TI, p. 123.)
L'intelligence au contraire se développe léntement, elle suit le développement du cerveau et de tout l’org'anisme qui tous deux sont ses conditions d'existence, car elle n’est qu'une fonction corporelle (eine somatische Funktion). Une preuve de cette surabondance de vie et d'activité dans le vouloir, c’est ce défaut que la nature a implanté en nous et que l'éducation a tant de peine à corriger : la précipitation. L'intelligence, avec sa froide circonspection, avec ses terg'iversations infinies, voilà le mors et les rênes de ce cheval indompté qui s'appelle la volonté. Dans le genre d’aberration que
(!) Le Monde comme volonté, II, 236.