Ibid., § 35-38, p
LA REPRÉSENTATION
d. — Le sujet du vouloir.
Les intuitions sensibles, les concepts et les intuitions pures constituent l'ensemble des objets qui peuvent entrer du dehors dans la représentation du sujet. Outre ces objets, le seul que le sujet puisse encore considérer, c'est lui-même; cet objet, le sujet conscient, constitue ainsi à lui seul une classe à part, la dernière à laquelle s'applique le principe de raison suffisante.
Qu'avons-nous donc au juste pour objet quand nous pensons à nous-même ? Est-ce le sujet connaissant lui-même? Dirons-nous : je connais que je connais? C'est là une pure tautologie, qui pourrait se répéter à l'infini. Aussi bien, dire : je connais, revient à dire :je suis sujet, c'est-à-dire encore : il existe des objets pour moi. Pareille aperception ne nous instruit en rien sur l'objet particulier qu'est le sujet pour lui-même quand il se pense lui-même. Il faut donc admettre que l'objet du sens intime n'est pas le sujet qui connaît, mais le sujet qui veut.
Nous aurons à revenir sur cette connaissance intime du vouloir par le sujet conscient, connaissance qui établira la transition entre la théorie du monde comme représentation et la théorie du monde comme volonté. Il nous suffira, pour l'instant, de déterminer le rapport du vouloir au principe de raison suffisante.
Les formes du vouloir sont multiples, depuis le simple désir jusqu'à la résolution d'agir. Si nous l'analysons dans sa forme la plus accessible à la conscience, dans la décision réfléchie, nous observons que toute résolution est précédée par une représentation antérieure qui la dé-
termine. Cette représentation, cette raison d'agir, est le motif. Nous trouvons ainsi dans le motif, tel qu'il apparaît à la conscience, le cas unique d'une causalité immédiatement aperçue dans son efficacité. Les causes externes, raison suffisante du devenir, ne sont, pour le sujet qui les connaît, que des successions nécessaires ; les actes mêmes des animaux et de nos semblables sont pour nous impénétrables, et c'est par simple analogie que nous concluons de leurs gestes à leurs intentions. Mais le sens intime nous fait pénétrer « derrière les coulisses » du théâtre où se déroulent les causes mécaniques; par lui, nous apercevons la causalité par le dedans, et nous reconnaissons dans la motivation la raison suffisante de toute détermination du sujet voulant.
Telle est la « quadruple racine » du principe de raison suffisante. Si l'on cherche à résumer en quelques mots la théorie assez confuse de Schopenhauer, peut-être peut-on proposer la formule suivante : toute connaissance trouve sa raison suffisante dans un ordre de la représentation inhérent à la constitution intime du sujet. Le devenir sensible a pour raison suffisante la causalité; le jugement a pour raison suffisante les lois logiques de l'esprit; l'être, en tant qu'objet d'intuition pure, a pour raison suffisante la détermination réciproque des parties de l'espace et du temps, la volition a pour raison suffisante le motif. Et ce ne sont point là quatre principes étrangers l'un à l'autre, mais autant d'aspects d'une même fonction de liaison, envisagée dans son application aux divers domaines de la connaissance1.