Op. cit., p
réalisme absolu sont absurdes au même titre, car on ne saurait pas plus aller de l'esprit aux choses que des choses à l'esprit.
Ainsi, rencontre imprévue, les formes extrêmes de l'idéalisme et du réalisme sont renvoyées dos à dos, convaincues du même sophisme. En vain Fichte a cherché à déduire le non-moi du moi; il n'a pas compris qu'avec le sujet l'objet est déjà posé et qu'il n'y a plus lieu de tirer le second du premier1. Même pétition de principe dans le matérialisme, qui n'est qu'un réalisme outré, puisque , supposant la matière donnée, il explique par elle la vie et la pensée : à quoi il suffit d'objecter que le point d'arrivée, la pensée, est déjà supposé par le terme initial, la matière, qui n'est rien de plus qu'une représentation du sujet. Aussi Schopenhauer n'a-t-il pas assez de railleries pour le matérialisme. Il le compare avec humour au légendaire baron de Mùnchhausen qui, pour sortir de l'eau, cherche à se soulever lui-même par sa perruque2. Plus tard, au milieu du siècle, quand Feuerbach, Biïchner et Moleschott essayeront de restaurer le matérialisme , il n'aura pas assez de sarcasmes pour accabler cette philosophie de « garçons coiffeurs2 ».
Qu'est-ce donc, en définitive, que le monde extérieur ? À vrai dire, le problème de son existence ne se pose même pas, et, si les philosophes s'en sont si longtemps embarrassés, c'est que, par une fausse application du principe de raison, ils ont voulu étendre aux relations de l'objet
1. Monde, I, § 7, p. 68-71. Cf. Nouv.' Paralip., N., IV, $ 21, p. 38-39.
2. Monde, ibid., p. 62-63. Cf. II, ch. xvn, p. 205 sq. ; Vol., préface, W., III, p. 181 sq.
3. Lettre à Frauenstaedt, 29 juin 1855, Griseb., Lettr., p. 298. Cf. ibid., p. 227, 341, 364.
LA REPRÉSENTATION. 175
et du sujet le principe de causalité, qui n'a de sens que dans la représentation. Le monde existe en taat que représentation du sujet; c'est là toute sa réalité, — sa « réalité empirique », explique Schopenhauer, en termes kantiens. Mais il est vain de se demander ce qu'il est en soi, c'est-à-dire en dehors de la représentation, taat qu'on se sert, pour découvrir son essence, des principes propres à la représentation. La réalité empirique du monde a pour contre-partie son idéalité transcendantale *.
Mais, dira-t-on, si le monde « est une représentation », en quoi celle-ci se distingue-t-elle des représentations mensongères qui se mêlent sans cesse à notre expérience ? Schopenhauer appelle souvent le monde « un rêve de notre cerveau ». En quoi distingue-t-il ce rêve de ceux du sommeil, du cauchemar, de l'hallucination? Voici l'ingénieuse solution qu'il propose de cette difficulté : nos rêves n'ont pas entre eux de liaison causale, tandis que, de la veille au lendemain, nous rétablissons la continuité du lien causal entre les représentations diurnes. Mais, si cette interprétation psychologique explique pourquoi nous n'insérons pas nos rêves dans la trame de notre vie, elle n'établit point de différence de nature entre les perceptions du rêve et celles de l'expérience. Schopenhauer se garde bien de contester cette identité profonde, et, en ce point encore, nous retrouvons en lui l'interprète du romantisme , La vie n'est qu'un rêve bien lié; mais le rêve aussi est une vie, une expérience. L'une et l'autre participent delà même réalité empirique. Une admirable comparaison précise ce rapprochement : « La vie et les rêves sont les