CHAPITRE Vfll
LA VOLONTÉ
$ 1. — La Métaphysique.
La philosophie de Schopenhauer nous est apparue, jusqu'ici, comme un kantisme simplifié dans sa méthode et plus radical dans ses conclusions. Les conséquences de ce radicalisme ne laissent pas d'être singulièrement graves. Schopenhauer s'est vanté d'avoir, de façon plus complète que ses devanciers, que l'auteur de la Critique lui-même, séparé le réel de l'idéal. Le monde est ma représentation, et les lois de ma représentation sont les lois mêmes de ce monde qui, à ce titre, devient objet de science légitime; mais, en tant que représenté, le monde n'est rien de réel; il n'est que l'affection d'un sujet qui, luimême, n'est rien en dehors de sa fonction représentative. En aucun point, le réel n'est adéquat au connu; la science n'atteint des choses que les formes et les variations phénoménales, puisqu'elle se borne à classer et à lier les données de la perception. Le savant ressemble « à quelqu'un qui ferait le tour d'un château pour en trouver l'entrée et qui, ne la trouvant pas, dessinerait la façade1 ».
1. Monde, I, § 17, W., I, p. 150. Cf. II, ch. xvm, W., II, p. 225-226.
A fortiori la raison pure est-elle impuissante à rejoindre la chose en soi, puisqu'elle se borne à unir des concepts, abstraits eux-mêmes de la représentation. Elle ne saurait même, comme l'avait pensé Kant, tracer la limite le long de laquelle le phénomène confine à la chose en soi, car, de la pure représentation à l'absolu, tout passage, si discret soit-il, est illégitime. Quant à la tentative désespérée qui consiste à restaurer la métaphysique au nom des exigences de la raison pratique, elle renverse proprement les données du problème ; car c'est sur ce que nous pouvons entrevoir de l'absolu que doit se régler la maxime de notre conduite, et non notre croyance à l'absolu sur les postulats de notre action. « Le Credo nécessaire de tous les justes et de tous les bons peut s'énoncer ainsi : je crois à une métaphysique1. » Aussi bien, la « raison pratique », qui n'est autre chose que le pouvoir d'appliquer à l'action des concepts abstraits, c'est-à-dire des molifs réfléchis, peut-elle servir indifféremment la plus noire méchanceté et la plus exquise bonté 2.
Que la métaphysique puisse, à certaines conditions, « se présenter comme science », ou qu'elle s'impose à la croyance du sujet moral, voilà donc ce que Schopenhauer conteste avec la même énergie. Et, cependant, il s'est vanté d'avoir restauré la métaphysique sur des bases inébranlables et, de fait, aucun système moderne ne se présente plus délibérément comme métaphysique. Comment s'opère ce passage de l'illusionnisme le plus radical au dogmatisme le plus catégorique? Et tout d'abord quel est le ressort de cette démarche nouvelle de l'esprit?