‹ SchopenhauerChapitre 129 sur 266 · Monde, II, ch. xvn, W., II, p · texte numérisé non relu

Monde, II, ch. xvn, W., II, p

2. Ibid., I, S 16, W., I, p. 133-134. Cf. Mor., ch. n, W., III, p. 497 sq.

LA VOLONTÉ

Ce ressort n'est autre que le « besoin métaphysique » propre à l'homme, besoin d'autant plus frappant qu'aucun autre vivant ne l'éprouve. La plante, l'animal vivent leur vie, exempts de trouble et de curiosité. C'est au terme le plus élevé de l'évolution des êtres, c'est chez l'être pensant qu'apparaît, avec la réflexion, cet « étonnement », qu'Arjstote reconnaissait avec raison comme le signe de la vocation philosophique de l'homme. L'homme s'étonne de tout : de sa propre existence, d'abord, dont il ignore l'origine et la raison d'être ; il s'étonne de mourir, ne pouvant concevoir le passage de l'être au néant ; il s'étonne enfin de la souffrance, c'est-à-dire de la cruelle contradiction de ses désirs et de ses expériences. Et la réflexion, bien loin de satisfaire cet étonnement, ne cesse de l'aviver, et la change en stupeur douloureuse. Tant que l'homme, en effet, reste assez simple pour faire de son entendement l'usage purement pratique auquel la nature le destine, c'est à peine s'il est ému par le mystère des choses. Mais la réflexion a troublé cet accord du besoin et de l'intelligence, et, en ce sens, Rousseau a eu raison de dire que l'homme qui pense est un animal corrompu; car le penseur, se détachant en quelque sorte des choses pour jeter sur elles un regard désintéressé, est plus vivement frappé de l'incohérence et de la vanité du spectacle de la vie1. En vain la science introduit-elle dans ce chaos un ordre régulier. Chacune des solutions qu'elle invente pose un problème nouveau. Considérons-nous, en effet, la nature dans ses formes ? La morphologie nous décrit des types infiniment variés et pourtant semblables, sans pouvoir expliquer la

ï. Monde, II, ch. xvii, W., II, p.!84sq.

mystérieuse relation qui unit cette similitude à cette diversité. Et cependant, en parlant d' « unité de plan », elle laisse entendre que, par delà la description des espèces, reste ouvert le problème d'expliquer par des conditions transcendantes l'uniformité de la vie. Essayons-nous de rendre compte des formes par la procréation et, d'une manière plus générale, des phénomènes par leurs causes? L'étiologie nous apprend que tel état de la matière en produit tel autre dans des conditions régulières d'espace et de temps ; mais elle reste muette sur Y « essence intime » des phénomènes; et pourtant son langage trahit l'invincible tendance du savant à admettre l'existence de causes absolues au delà de la série des relations particulières. Le physicien ne parle-t-il pas de « forces naturelles », auxquelles il donne des noms, pesanteur, impénétrabilité, affinité, etc. 2. Tant il est vrai que la physique, malgré le précepte de Newton, n'arrive jamais à se garder de la métaphysique 1 !

Si le savant, sans le vouloir, donne inévitablement des gages à l'instinct métaphysique qui tourmente l'esprit humain, a plus forte raison l'homme ordinaire, Y « animal métaphysique », inexercé aux méthodes défensives de la crilique, cédera-t-il au besoin de rassurer son étonnement par des solutions dogmatiques. Les religions pourvoient à satisfaire cette exigence nécessaire, et c'est pourquoi, si pauvre ou si grossier qu'en soit le contenu, elles sont pour le peuple « un bienfait inestimable » ; elles sont la métaphysique des foules, auxquelles elles rendent le double service de diriger l'action vers des fins précises et de don-

1. Monde, I, § 17 ; W., I,p. 146-149. Cf. II, ch. xvii; W., II, p. 200-4.

LA VOLONTÉ

ner un sens à la douleur et à la mort1. Aussi Schopenhauer a-t-il volontiers parlé des problèmes religieux et l'on peut trouver, dans le plus athéiste des systèmes, une véritable et fort intéressante philosophie de la religion 2.

Toutefois, constater un besoin, si impérieux soit-il, ne suffit pas à établir qu'il soit possible de le satisfaire. Décrire les démarches que ce besoin suggère à l'esprit n'est pas justifier la légitimité des solutions inventées. Les forces naturelles sont-elles autre chose que des abstractions ? Les allégories consolantes des religions sont-elles plus que de pieux mensonges? Le philosophe doit en juger en dernier ressort, et la question qui se pose maintenant est de savoir si, une fois l'exégèse achevée des hypothèses du savant et des symboles de la foi, une métaphysique proprement philosophique demeure nécessaire et possible.

De cette nécessité, il faut l'avouer, Schopenhauer ne fournit pas de preuve bien convaincante; parfois, il reprend, presque terme pour terme, l'argument de la troisième antinomie kantienne : il montre qu'on n'explique rien tant qu'on se borne à rendre compte d'un effet par sa cause, puisque cette cause est elle-même un effet, le dernier terme d'une série d'antécédents, à l'origine de laquelle onne peut, sans contredire aux lois de l'entendement, supposer un antécédent inconditionné, une cause première et absolue3. Mais cet argument, tout négatif, revient en somme à reconnaître l'insuffisance du naturalisme. Qu'importe, d'ailleurs, au savant positiviste, qui a d'emblée renoncé à la

Page 1