‹ SchopenhauerChapitre 13 sur 266 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Schopenhauer ne fit que passer à la Faculté de médecine. Il étudia, entre autres, l'anatomie avec Hempel, la physiologie et l'anatomie comparée avec un savant de premier ordre, Bluinenbach. Il n'est pas indifférent de retenir que Schopenhauer, qui tirera si grand parti de la science et surtout de la biologie de son temps pour la justification de sa doctrine du vouloir-vivre, a fréquenté, dès son premier séjour à l'Université, le laboratoire et l'amphithéâtre. Pendant ses quatre années d'études universitaires, il continuera à suivre les cours des physiciens

I et des naturalistes. Mais, il le sentit bientôt, ni la pratique médicale, ni la science ne répondaient à sa véritable vocation. Il se crut d'abord destiné aux lettres. Le livre de prêt de la bibliothèque universitaire de Gœttingue nous fournit à cet égard un témoignage décisif : durant le pre-

1 mier semestre, l'étudiant en médecine n'a emprunté aucun ouvrage de sciences proprement dit; par contre, il lit Tacite, Horace, Lucrèce, Hérodote et Apulée. Au printemps de 1810, il se fait inscrire à la faculté de philosophie; mais sans doute il tâtonne encore, car il emprunte, du l*r mai au k août, le Spécimen archaeologiae telluris de

l Blumenbach, la Materia medica de Linnée, les Epigrammes de Martial et, tout à la fin du semestre seulement, Schelling et Platon. Touchons-nous donc au moment où se précise la vocation du philosophe? Oui, à n'en pas douter, car, durant les deux semestres 1810-11, il n'empruntera, Shakespeare excepté, que des ouvrages de philosophie, Platon, Aristote, Kant, Schulze, et Y Histoire de la philosophie de Tennemann.

Quel était ce Schulze, dont on vient de lire le nom à côté de celui des maîtres? Gottlob Ernst Schulze (1761 -

1833) avait eu son heure de célébrité, quand il avait publié, sous le titre d Aenésidème , une Défense du scepticisme contre les prétentions de la Critique de la raison pure (1792). Philosophe médiocre, Schulze s'était du moins montré clairvoyant, le jour où il avait dénoncé le point faible, plus encore, l'inconséquence du kantisme. Kant restreint au monde des phénomènes l'usage du principe de raison suffisante, sous sa triple forme : principes de substance, de cause et de réciprocité; mais il abandonne ses prémisses quand il admet une « affection », une véritable causalité du noumène sur la chose en soi. Logiquement, le criticisme devrait, en ce qui concerne l'absolu, aboutir au pur scepticisme. Telle était la critique de Schulze, critique un peu simpliste, mais d'autant plus frappante, à laquelle son auteur dut le nom de Schulze-Aenésidème, qui lui resta.

A vrai dire, l'enseignement de Schulze ne parait pas avoir exercé sur Schopenhauèr une impression personnelle bien vive. Disciple de YAufklârung, Schulze professait un déisme assez plat, fondé sur le probabilisme. Quelques leçons même agacèrent Schopenhauèr au point de lui arracher certaines exclamations irrévérencieuses, qu'on a relevées sur un cahier de notes prises au cours : « La bête infernale ! — Cette brute de Schulze ! — Ici manque, grâce à Dieu! une dictée sur le sublime M » Cependant, Schulze rendit à son impatient auditeur deux services inappréciables. A ce novice, qui ne savait rien de la philosophie, il donna, dès le début de leurs relations, le conseil d'étudier parallèlement Platon et Kant. Or, dès 1814, Scho-

1. Cité par P. Wapler, Die geschichtl. Grundlagen der Weltansch. Schopenhauèr s, in : Archiv. f. g. d. Philos., t. XVIII, 1905, p. 509.

SCHOPENH AUER .

penhauer devait écrire sur un cahier de notes, à propos de Platon et de Kant : « L'identité de ces deux grandes et obscures doctrines est une pensée infiniment féconde, qui deviendra une base essentielle de ma philosophie1. » Comment se refuser à croire que cette « pensée » germa au cours des premières lectures que fit Schopenhauer, durant l'hiver 1810-11, des Dialogues et de la Critique? Un lecteur moins novice n'eût pas manqué d'être saisi des profondes différences qui séparent le criticisme kantien de l'idéalisme platonicien; mais un esprit à peine éveillé à la réflexion philosophique ne pouvait qu'être frappé de la parenté des deux philosophies qui ont le plus radicalement séparé le phénomène de la chose en soi. Nous retrouverons plus loin les conséquences de cette interprétation.

Autre service. On peut assurer que les objections formulées par Schulze contre le kantisme mirent Schopenhauer sur la voie de la critique qu'il devait joindre plus tard, en guise de commentaire, à sa propre doctrine. Oublieux de ses boutades d'étudiant, Schopenhauer devait voir un jour en son maître « le plus pénétrant de tous les adversaires de Kant2 ». Comme à Schulze, c'est bien, en définitive, le sauvetage de la chose en soi qui lui paraîtra la plus fâcheuse, la plus vaine entreprise de la critique. Ainsi, les premières lectures philosophiques de Schopenhauer ont été pour lui, grâce à Schulze, plus qu'un stimulant : elles ont donné à son esprit, en ce qui concerne la théorie de la connaissance, son orientation définitive. Il est dès cette époque, un disciple de Kant, mais un disciple indépen-

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