‹ SchopenhauerChapitre 14 sur 266 · Crit. de la phil. kant., W., I, p · texte numérisé non relu

Crit. de la phil. kant., W., I, p

dant, qui n'admettra guère de la Critique que l'Esthétique et l'Analytique transcendentales et corrigera le formalisme kantien par l'intuition platonicienne.

On aimerait être aussi bien fixé sur la vie privée de Schopenhauer à cette époque que sur le développement de son esprit. On voudrait savoir si l'ivresse de l'étude, la joie de se sentir enfin à sa juste place, avaient arrondi les angles de son caractère et éclairci son humeur. Nous n'avons, malheureusement, pour nous fixer, que de rares indices. A en croire le Ciirriculum, Schopenhauer aurait peu fréquenté ses camarades : « Mon âge plus mûr, mon expérience plus riche et mon caractère très différent me tenaient toujours à l'écart et faisaient la solitude autour de moi. » On lit encore sur le Fremdenbuch d'un château ruiné des bords de la Werra, où le conduisirent souvent ses promenades, un quatrain dont voici les deux derniers vers :

« Wohl manches Mal saht ihr mich einsam wandern, Und ernst und einsam geh' ich jetzt zu andern1. »

Ces vers sont signés : « Arthur Schopenhauer, Philos, stud., 5 septembre 1811, p. p. c. » Le philosophe qui devait un jour écrire sur la solitude des pages inoubliables, avait-il donc pris déjà le pli de vivre hors de la société des hommes? Non, sans doute; on sait qu'il fréquentait chez M. Hertz, dans les salons duquel un cénacle romantique se réunissait une fois par semaine pour lire des vers et se passionnait pour Tieck. C'est d'ailleurs de Gœttingue que datent quelques-unes des rares amitiés qui compteront

1. « Maintes fois vous m'avez vu errer solitaire; et maintenant, sérieux et solitaire, je m'en vais vers autrui. » Schem., p. 533.

dans sa vie, Osann, Lewald, Astor, Bunsen. Il a pu même, dans une lettre à Osann, rapporter à ses années de Gœttingue « les plus beaux jours de sa vie1 ». Mais il est probable que son humeur s'accommodait mal de la familiarité d'étudiants plus jeunes que lui de quatre ans, et surtout delà lourde gaîté de la « Kneipe ». Il était sans doute alors, ce qu'il fut toute sa vie, soucieux de ne rien sacrifier de son indépendance à l'amitié, assez sociable pour jouir de l'esprit et du savoir de quelques compagnons choisis, mais incapable de se livrer et de retenir les autres en se donnant.

De Gœttingue, Schopenhauer se rendit à Berlin, fidèle à la coutume allemande qui veut qu'un étudiant visite plus d'une université. Trois grands noms représentaient alors la philosophie universitaire à Berlin, Hegel, Schleiermacher et Fichte. Schopenhauer apportait-il déjà à Berlin contre Hegel le parti pris d'animosité qui fut la grande passion de sa vie? Nous ne savons. Toujours est-il qu'il ne se fit pas inscrire au cours de l'illustre métaphysicien. En revanche, il fut un auditeur assidu de Fichte avec qui il soutint , dans les conférences privées, de vives controverses, et de Schleiermacher. En même temps, il complétait sa culture littéraire et scientifique ; il passait du cours du célèbre critique d'Homère, F. Aug. Wolf, à ceux de l'astronome Bode, du naturaliste Lichtenstein, du physiologiste Horkel et à l'amphithéâtre de dissection de Rosenthal. Quant à sa vie privée, durant les trois semestres qu'il passa à Berlin, nous savons simplement qu'il vécut solitaire et resta dédaigneusement à l'écart du réveil nationaliste qui agitait

i. Lettre à Osann, 21 fév. 1820, Sciiem., p. 120. Cf. Edita, p. 40-41.

l'Université et ne devait pas tarder à aboutir à la libération de l'Allemagne.

Il était sur le point de prendre son doctorat et avait commencé la rédaction de sa tbèse, quand la guerre d'indépendance vint troubler son labeur. 11 n'avait rien d'un soldat, ni même, il faut l'avouer, d'un patriote. Au moment où l'Allemagne, toute frémissante de passion civique, se dressait contre Napoléon à la voix de Fichte et de Kœrner, Schopenhauer se contentait de payer un sabre à un étudiant pauvre et fuyait devant l'orage (printemps 1813). On ne peut lire sans gêne les lignes où il étale, avec une singulière impudeur, les raisons de sa retraite : « Mon âme était alors envahie de chagrin et de tristesse : la raison principale en était que je voyais ma vie se dérouler dans des circonstances qui réclamaient de tout autres vertus que celles dont je sentais le germe en moi. Dans ma retraite, au contraire, à Rudolstadt, j'étais captivé par le charme inexprimable de ce pays; détestant les choses militaires, je jouissais, dans cette vallée isolée de tous côtés par des défilés, de n'avoir, en une époque aussi guerrière, ni un soldat à voir, ni un tambour à entendre 1 ».

C'est à Rudolstadt, en effet, paisible bourgade de la Thuringe, que Schopenhauer avait fui loin du tumulte des armes, après un rapide passage à Weimar. Pendant que l'Allemagne luttait pour la liberté, il y terminait paisiblement sa thèse de doctorat, de la Quadruple racine du Principe de Raison suffisante. Et, comme la difficulté du voyage, en temps de guerre, ne lui permettait guère de revenir à Berlin, il se contenta d'adresser sa dissertation à l'Univer-

t. Curricul, W., VI, p. 259. Cf. la lettre à Fr.-Aug. Wolf, du 24 nov. 1813, Sciiem., p. G9-71 et N., VI, p. 478-479.

sité, toute proche, d'Iéna, qui lui retourna par la poste le diplôme de docteur (2 octobre). Quelques jours plus tard, la thèse était publiée à Rudolstadt1.

La fin des études universitaires rapprocha pour quelques mois la mère et le fils. En novembre 1813, Arthur revint habiter à Weimar, chez sa mère. Mais quatre années de séparation n'avaient pu qu'accentuer la divergence de leurs caractères. Arthur et Johanna ne se toléraient que de loin. Le rapprochement avivait les contrastes, multipliait les froissements. Wir beide sind zwei! répétait cruellement le fils à sa mère2; et de fait, en elle, tout l'irritait : les dépenses excessives du train de maison, le perpétuel va-etvient des hôtes, le bavardage élégant des soirs de réception , le succès des romans de Johanna 3, enfin l'ardeur même avec laquelle la veuve encore alerte jouissait du plaisir de vivre. Au milieu de cette fête continuelle, Arthur passait, le front barré de sévérité, la lèvre prête au sarcasme. A l'amusement des jeunes filles, il s'isolait dans l'embrasure des fenêtres. D'autres fois éclataient, pour les motifs les plus futiles, des scènes, des reproches, qu'aucun retour de tendresse n'adoucissait. Un grief plus sérieux acheva de brouiller ce lamentable ménage : Johanna avait admis sous son toit un certain Fr. Muller, romancier lui-même, dont elle accepta parfois la collaboration. La présence de l'intrus acheva d'exaspérer Schopenhauer, et telle fut la violence de ses reproches que sa mère, par écrit, lui signifia congé.

1. Ueber die vier fâche Wurzel des Satzes vom zureichenden Grande, Rudolstadt, in Commission der Hof-Buch- und Kunsthandlung, 1813.

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