‹ SchopenhauerChapitre 136 sur 266 · Ibid., I, g 15; W., I, p · texte numérisé non relu

Ibid., I, g 15; W., I, p

LA VOLONTÉ

naura-t-elle aucun droit à spéculer sur l'indivisible concret qu'aucune analyse ne peut dissoudre? Nullement, et, sur ce point, la pensée de Schopenhauer, jusqu'ici assez confuse, redevient plus nette. En exerçant son activité essentielle, c'est-à-dire en devenant effort, en se développant dans le sens de l'extériorité, la volonté brise son unité originale, elle introduit en elle-même la dualité de l'objet et du sujet, elle s'objective, et cette première objectivation, — que Schopenhauer appelle généralement l'oôjectivité du vouloir, — c'est le corps, ou l'individu. Le corps, c'est la volonté devenue intuition, l'aboutissement de l'effort dans le domaine de la représentation, la limite où se rencontrent l'action centrifuge et la connaissance centripète. Or, en s'identifiant avec le corps, la volonté entre d'emblée dans le champ intégral de la représentation; son « phénomène » est immédiatement soumis aux lois intelligibles du temps, de l'espace et de la causalité ; et c'est ce phénomène que notre entendement considère, quand, au lieu de descendre activement de la volonté aux choses, nous remontons discursivement des choses à leur source. En d'autres termes, sinon la volonté elle-même, du moins son objectivation peut devenir, comme tout phénomène sensible, objet d'examen discursif, d'analyse et d'abstraction1. A sa manière, l'entendement cherche ainsi à se faire une notion représentative de la chose en soi. Il cherche à se représenter l'effort dans ce qu'il a de plus constant et de plus général; il le dépouille de ses accidents et arrive même à le concevoir indépendamment des formes de l'espace et de la causalité. Il ne reste plus, dès

i. Monde, I, \ 22 ; W., I, p. 164.

lors, que la simple forme du temps et le rapport logique du sujet connaissant à l'objet connu, et cette analyse représente la limite extrême de l'effort régressif de l'entendement. Arrivé à cette limite, L'entendement n'a pas, sans doute, atteint la notion intégrale de la chose en soi ; un voile opaque l'enveloppe encore. Du moins en a-t-il une perception beaucoup plus prochaine que toute autre; cette perception est « le point où la chose en soi entre de la façon la plus immédiate dans le phénomène et reçoit du sujet connaissant la plus vive clarté; aussi le processus ainsi connu de façon intime est-il seul approprié à fournir une interprétation de tout autre phénomène 1 ».

Le lecteur familier avec l'œuvre de Schopenhauer jugera peut-être cette interprétation plus claire et plus cohérente que le texte dont elle s'inspire, et dont les termes sont fâcheusement flottants, parfois même inconsistants. Nous espérons, cependant, n'avoir pas trahi la pensée du philosophe, et en avoir mis en relief la foncière unité. Ce commentaire, en effet, nous semble expliquer que Schopenhauer ait pu tour à tour parler de la chose en soi comme d'une réalité « inconsciente », « insondable », et comme d'un objet susceptible de « perception », « d'expérience », de « connaissance », — qu'il ait pu, tour à tour, la soustraire totalement au principe de raison suffisante et la réintégrer dans tout ou partie des formes de ce principe. Surtout, peut-être, notre exégèse a-t-elle l'avantage de fixer en quel sens Schopenhauer parlera de la volonté dans la suite de son œuvre. Il ne prétendra pas se placer

1. Monde, SuppL, ch. xvm; W., II, p. 228-229. Cf. tout le chap. xvm, et Supplém., ch. xxii.

LA VOLONTÉ

continûment au centre même de la chose en soi, — bien que son assurance métaphysique lui inspire très souvent, à cet égard, des expressions trop affirmatives; car, encore une fois, de la chose en soi pure, il n'y a ni description, ni philosophie possible : « Qu'est-ce que cette volonté... prise absolument en soi? c'est-à-dire qu'est-elle, abstraction faite de la façon dont elle se représente comme volonté4 , ou, d'une manière générale, apparaît, c'est-à-dire est connue2^. A cette question, il ne sera jamais répondu, parce qu'être connu contredit déjà être en soi et que tout connu n'est déjà comme tel que phénomène 3. » Mais c'est du « plus proche phénomène de la volonté 4 » qu'il sera question dans toute la philosophie de Schopenhauer. Le voile de Maïa reste tendu entre l'esprit et la chose en soi; mais l'épaisseur en est diminuée et, par delà ses plis incertains, on pressent et l'on croit palper déjà les proches contours de l'inaccessible absolu.

Qu'on ne demande donc pas pourquoi, ni quand la volonté pure est sortie de son inconscient repos. Pareilles questions sont dénuées de sens, puisqu'elles consistent à appliquer à la chose en soi les formes du temps et de la causalité propres à la représentation. Qu'on ne demande point, surtout, d'où vient que le sujet qui veut est identique au sujet qui connaît, c'est-à-dire d'où vient que la volonté s'est extériorisée sous forme de représentation. C'est là, écrivait déjà Schopenhauer dans la Dissertation de 1813, le Weltknoten, le « miracle xa-r' kcoyrp », que rien

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