Ibid. Cf. Monde, I, \ 22, p
n'explique, précisément parce qu'il explique tout1. En un mot, toute la métaphysique de Schopenhauer se ramène à cette hypothèse: la représentation que j'ai du monde, et qui est pour moi le monde même, est l'objectivation de la volonté que j'expérimente au plus profond de moi. Cette hypothèse première posée, il est vain de requérir au delà un principe qui la fonde. C'est en deçà, c'est dans l'expérience que nous devons chercher les faits qui en vérifieront la justesse et la fécondité.
S 3. — Lé phénomène delà volonté : lé vouloir- vivre.
Cette expérience, cherchons-la tout d'abord dans le proche voisinage de la chose en soi, non plus dans J 'effort lui-même, vu ou plutôt vécu du dedans, mais dans sa manifestation la plus immédiate. A quel objet s'attache ce vouloir? De quoi y a-t-il volonté? L'expérience répond avec force : c'est une volonté de vie, un vouloir- vivre, der Wille zam Leben.
« Tout se presse et se pousse vers l'existence2, autant que possible vers l'existence organique, c'est-à-dire vers la vie, et, de là, vers son échelon le plus élevé. A voir la nature animale, il est manifeste que le vouloir-vivre est la note fondamentale de son être, sa seule propriété immuable et essentielle. Considérons cette ardeur de vie universelle; voyons cette hâte, cette aisance, cette exubérance infinies avec lesquelles, sous des millions de formes,
1. Monde, $ 8, p. 153-4. Cf. Rais, suffis., § 42; W., III, p. 161.
2. C'est l'auteur qui souligne les mots imprimés en italiques dans cette citation.
LA VOLONTÉ
partout et à tout moment, le vouloir- vivre use de la fécondation et des germes, ou même, à défaut de ceux-ci, de la generatio aequivoca, et se précipite avec fureur dans l'existence, sans perdre aucune occasion de tirer avidement à soi la moindre substance capable de vie ; considérons ensuite les inquiétudes affreuses, les sauvages révoltes de cette volonté, quand, dans Tune quelconque de ses manifestations, elle doit se détacher de l'existence, là surtout où la séparation se fait au grand jour de la conscience. Il semble que, dans cette manifestation unique, ce soit le monde entier qui risque de s'anéantir à jamais, et tout l'être d'un vivant ainsi menacé se concentre aussitôt en un effort désespéré pour se défendre contre la mort. Considérons, par exemple, l'angoisse incroyable d'un homme en danger de mort, la soudaine et profonde sympathie des témoins et la joie sans borne qui éclate quand le péril est conjuré. Rappelons-nous l'épouvante glaciale qui accueille une condamnation à mort, l'horreur profonde avec laquelle nous assistons aux préparatifs du châtiment et la pitié qui nous déchire si nous assistons à l'exécution. Il semblerait alors qu'il s'agit de tout autre chose que d'abréger de quelques années une existence vide, triste, aigrie de mille tourments et toujours incertaine ; on penserait vraiment que c'est un événement extraordinaire de voir un homme arriver un peu plus tôt là où, après une existence éphémère, il devra passer des milliards d'années. — Tous ces phénomènes témoignent que j'ai posé avec raison le vouloir-vivre comme le principe, en lui-même inexplicable, mais susceptible de fonder toute explication et que celui-ci, bien loin d'être un mot vide, comme ceux d'absolu, d'infini, d'idée et autres
expressions semblables, est la réalité par excellence à nous connue, bien plus, le noyau même de toute réalité i. »
Il faut lire en entier le magnifique chapitre d'où cette page est extraite, digne pendant du Sermon sur la Mort. C'est plus qu'un psychologue qui décrit les variétés et les démarches passionnées du vouloir- vivre , c'est un poète qui en ressent et en fait sentir l'ardente frénésie. L'homme veut vivre, et le pis est qu'il ne sait pourquoi, puisque l'acte initial du vouloir est antérieur à la naissance de l'entendement. Pascal, eu face des forces qui l'écrasent, dressait la dignité de l'esprit qui juge l'univers; Schopenhauer ne laisse pas même à l'homme cette consolation stoïque; l'existence est une « farce » (Spottexistenz), dont la marionnette qui la joue n'aperçoit « ni le pourquoi, ni le comment, ni le salaire ». Cependant, la marionnette joue son rôle avec une gravité si imperturbable, un zèle si passionné, qu'il faut bien la supposer mue par un ressort intime infiniment puissant, et non par des ficelles suspendues aune main étrangère. Elle joue sans repos l'absurde comédie, et rien ne serait plus burlesque que cette bouffonnerie sérieuse, si elle ne cachait derrière son masque une douleur, douleur sans trêve et sérieuse elle aussi1.
S 4. — La Volonté universelle.
Aussi bien le sujet n'est-il pas seul. Le regard le plus distrait jelé sur la scène du monde lui révèle que la comédie, dont il a l'illusion d'être l'acteur principal, s'élargit en drame cosmique.