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Chap. iv

SCHOPErsHAUER.

l'intelligible avec le pur irrationnel. L'antagonisme de la philosophie de la Volonté et de la tradition intellectualiste, que nous signalions dès le début de cette étude, apparaît ici sous le jour le plus crû.

De cet irrationnel, antérieur à la connaissance proprement dite, on n'attend pas qu'il soit possible de fournir de nombreuses déterminations. Schopenhauer n'en énonce que deux, unité et liberté ; et peut-être jugera-t-on que c'est trop encore. Il nous semble cependant que, sur ces deux points, la thèse qui nous est offerte, bien loin de démentir l'irrationalisme, en est la conséquence directe et inévitable.

Comment convient-il, en effet, d'entendre l'unité de la Volonté? Cette unité est requise en rigueur par l'antériorité de la chose en soi à l'égard du phénomène. Si l'intellect, pour comprendre les phénomènes, les distribue dans l'espace en fragments juxtaposés et les dispose dans le temps en moments distincts, la critique de Kant et la théorie schopenhauérienne de la représentation nous ont appris que cette exigence du connaître laisse hors de cause la chose en soi. Le temps et l'espace sont des verres taillés à facettes qui multiplient l'apparence des choses, non les choses elles-mêmes. L'individuation, loin d'appartenir à l'essence, comme le voulait Leibnitz, n'est qu'un point de vue du connaître ultérieur à l'être. A vrai dire, il n'est pas aisé de concevoir cette unité foncière de la volonté.

Ce ne saurait être, Schopenhauer nous en prévient, l'unité d'un objet qui se distingue au sein d'une multiplicité, mais, bien au contraire, le caractère de ce qui, situé hors du temps et de l'espace, est étranger à toute individuation

LA VOLONTÉ

et incomparable à toute pluralité1. La Volonté est donc une, d'une unité transcendante, inaccessible à l'entendement et, en ce sens, strictement inintelligible. Aussi Schopenhauer se refusera-t-il à redescendre de l'unité à la multiplicité par voie de déduction logique. A cet égard, sa philosophie nous apparaît, dans l'histoire, comme le plus radical des systèmes monistes ; car on ne trouve pareille rigueur ni dans l'Un de Plotin, qui est déjà le parfait et porte dans son sein une puissance débordante d'être et de raison, ni dans la substance de Spinoza, riche d'une infinité d'attributs infinis.

Tout aussi rigoureuse est sa théorie de la liberté, et l'on peut avancer qu'aucune philosophie n'est en état de résoudre avec pareille aisance le conflit classique du déterminisme et de la contingence. D'où proviennent, en effet, d'après Schopenhauer, les inextricables difficultés dans lesquelles s'embarrassent les philosophes qui tentent de concilier liberté et déterminisme? C'est précisément qu'ils ne prétendent à rien moins qu'à établir, sur le même domaine, la coexistence de deux termes qui s'excluent : raison et liberté. Or, qu'on accorde ces attributs à Dieu ou à l'homme, ou à l'un et à l'autre à la fois, qu'on les dose des façons les plus diverses, on cherchera vainement à les équilibrer. Car, si « le mot libre signifie ce qui n'est nécessaire sous aucun rapport, c'est-à-dire ce qui est indépendant de toute raison suffisante 2 », il est trop clair qu'un être sera libre dans la mesure où il agira en dehors de toute règle prescrite par la raison, et raisonnable dans la mesure où il soumettra sa liberté à une règle. Comment donc déci-

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