‹ SchopenhauerChapitre 145 sur 266 · Lib.f ch.i, W., m, p · texte numérisé non relu

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SCHOPENH AUER .

dera-t-on qui l'emporte en Dieu de la liberté ou de l'entendement? Chez l'homme, quelle place laissera-t-on au libre arbitre, entre la suggestion des mobiles et le déterminisme des motifs? On en viendra fatalement, avec Leibnitz, à admettre nn équivoque compromis de liberté et de déterminisme, quelque « ratio inclinans quidem, non tamen necessitans 1 ». Une seule solution s'offre donc, celle que saint Augustin a entrevue et que Kant a définitivement établie ; c'est de réserver la liberté, mais une liberté intégrale, à l'essence et de restreindre le déterminisme, mais un déterminisme sans atténuation, aux phénomènes par lesquels cette essence se manifeste dans l'intuition. Cette distinction correspond, terme pour terme, à celle de l'irrationnel et du rationnel : d'une part, la volonté est libre, mais non pas au sens où serait libre la cause initiale d'une série d'effets temporels ; c'est une liberté transcendantale, celle de l'être pur qui échappe à toute détermination causale ou logique, à toute motivation d'ordre moral, de l'être qui est sans raison (grundlos), précisément parce qu'il est l'être pur, antérieur aux déterminations que son phénomène recevra des lois subjectives de la représentation; d'autre part, tout phénomène est déterminé, précisément parce qu'il est phénomène, représentation conditionnée par les lois du sujet, effet d'une cause, terme d'une série logique, fin d'une délibération réfléchie, en un mot, parce qu'il est intelligible. C'est en ce sens que Schopenhauer reprend à son compte la formule augustinienne : operari sequitur esse, qu'il développe ainsi : « Tout être agit avec une rigoureuse nécessité ; mais il

1. Libr., ch. n, W., III, p. 394. Cf. Leibnitz, De Lib., Erdm., p. 669.

LA VOLONTÉ

existe aussi, et il est ce qu'il est en vertu de sa liberté 1 ». Ainsi l'absolue liberté de la chose en soi, non seulement comporte, mais exige, l'absolu déterminisme de l'univers. La détermination est l'aspect phénoménal de la liberté. Ainsi se résout le problème, non par une équivoque conciliation, mais par une franche répartition de l'indéterminisme et de la nécessité entre deux régions à la fois voisines et Tune à l'autre impénétrables.

Irrationnelle, une, libre, telle nous parait être la volonté schopenhauérienne; et, de ces trois caractères, le premier domine les autres et les explique. C'est bien, encore une fois, le souci d'expliquer l'existence et l'ordre des choses sensibles par un principe dénué de toute puissance logique, qui donne à cette philosophie son unité et son incontestable originalité. On s'en convaincra plus encore, si l'on dégage à l'avance quelques-uns des corollaires que la suite du système ne tardera pas à développer.

Car, de l'irrationalisme, Schopenhauer a bravement accepté toutes les conséquences. La plus immédiate est l'exclusion radicale de toute finalité dans la genèse de la nature. En effet, la finalité relève de la motivation, c'està-dire qu'elle est le propre de la volonté réfléchie, qui n'est que le phénomène de la volonté, soumis aux lois de la raison suffisante. Le monde est, dans sa racine première, dénué de raison d'être, puisqu'il est antérieur à l'entendement qui tente de l'expliquer. Pourquoi est-il? C'est là, nous l'avons dit déjà, le mystère par excellence : la raison explique tout, sauf l'irrationnel2.

1. Monde, Supplém., ch. xxv, W., H, p. 376. C'est Schopenhauer qui souligne agit (wirkt) et existe (existirt). Cf. Lib., ch. iv, W., III, p. 451.

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