Ibid.y p
loppement nouveau de l'un et de l'autre des deux termes dans le sens de la vie.
Pourquoi la Volonté ne s'en est-elle pas tenue à cette première étape, où le sujet, se reconnaissant dans l'objet, s'abîmait sans obstacle dans la contemplation de la forme ? Autant vaudrait demander pourquoi l'aveugle Volonté s'est objectivée? Le blinder Drang est là, qui sollicite un nouveau progrès dans l'objectivation, et ce progrès se réalise par une transformation mutuelle du sujet et de l'objet. Le sujet devient entendement; il est pourvu, dès lors, du principe de raison, armé des formes de l'espace et du temps, et l'objet n'arrive plus jusqu'à lui que déformé, éparpillé à l'infini; en face du sujet, ce n'est plus l'objet, ce sont des objets qui se posent. Et, du même coup, le sujet perd sa vertu originale de simple fonction de connaître; il se pense lui-même comme un objet particulier, il se représente uni à un corps limité dans l'espace et périssable dans le temps : il est un individu. Le développement de la Volonté en représentation se déroule parallèlement sur la voie de la spécification des objets et de Tindividuation 1 .
Ici s'arrête, si l'on peut dire, la partie dialectique de la théorie des Idées. Comme toujours, c'est la plus brève et la moins satisfaisante. En revanche, avec l'apparition d'objets particuliers, nous passons de la théorie pure au domaine de l'expérience, et la démonstration y gagne en abondance et en clarté. Sans empiéter sur le paragraphe suivant, disons simplement que Schopenhauer croit reconnaître l'ob -
1. Monde, ibid. Tout le g 34, d'une fâcheuse obscurité, est à lire de très près si l'on veut pénétrer la pensée de l'auteur. Cf.. aux Suppléments, tout le chap. xxiv, Du pur sujet de la connaissance.
l'objectivatlon de la volonté. 233
jectivation progressive de la Volonté à travers la série des forces naturelles. Celles-ci lui semblent hiérarchisées suivant un ordre de généralité décroissante et d'objectivité croissante. Les forces mécaniques, pesanteur, solidité, élasticité, lui semblent moins objectives que les forces vitales, en ce sens qu'elles expliquent parfaitement chaque cas particulier et semblent s'y réaliser tout entières ; tandis que les secondes ne rendent pas absolument compte des différences entre espèces ni des variations individuelles. L'espèce, en effet, résiste, dans une certaine mesure, à l'action du milieu, et l'individu à celle de l'espèce. Il semble donc que l'espèce vivante concentre en elle une volonté plus intense que le règne inorganique, — que l'individu, à son tour, enferme un vouloir plus intense encore, qu'il veuille se faire sa loi à lui-même. Chez l'animal, en particulier, la Volonté pousse plus avant son objectivation, car elle pourvoit l'individu d'un entendement, dont la fonction n'est pas de contempler, mais de donner à l'action une sûreté qui manque au mouvement mécanique. L'homme, enfin, armé de l'entendement le plus parfait, est aussi de tous les animaux celui chez qui la Volonté s'évertue à réaliser la vie la plus intense. Aucun animal ne se défend contre la mort, aucun ne poursuit l'amour avec la passion qu'y apporte l'homme. Il est donc manifeste qu'au progrès de l'objectivation correspond un progrès constant de l'individuation. L'organique est plus individuel que le minéral, l'animal conscientl'estplusencorequela plante, et l'homme, doué de raison, différencié de ses semblables par l'originalité du caractère, est aussi l'individu par excellence, la personne. L'homme est ainsi, à la fois, le sujet le plus parfait, — car aucun vivant n'a, au même degré, conscience de
se poser en face des choses comme un pouvoir de connaître, — et l'objet le plus parfait, — car la plus irréductible différence que l'observation puisse noter entre deux vivants est celle qui distingue deux caractères humains1.
Nous sommes donc en mesure de répondre à la seconde question que nous posions plus haut. De la Volonté pure au pur phénomène, les idées sont disposées suivant un ordre d'objectivité croissante, l'objectivité étant entendue comme le degré de conformité d'une chose aux lois de l'espace, du temps et de la causalité. Cette objectivité est étroitement liée à l'individuation, se précise avec elle dans la série des vivants et s'achève, comme elle, chez l'homme. Plus l'idée est voisine de l'étape première, à laquelle la Volonté ne s'est développée que sous la simple forme de la dualité objet-sujet, plus aussi elle est « objectivité adéquate » de cette Volonté, elle en est le plus proche « phénomène » ; plus, au contraire, elle se complique d'éléments surajoutés par l'entendement, plus elle se concrétise sous forme spatiale, temporelle et causale, moins aussi elle est adéquate à la Volonté qu'elle exprime. C'est pourquoi il est permis d'apercevoir, dans cette hiérarchie descendante, une « dégradation » continue de la Volonté, qui s'enveloppe sous les voiles de plus en pins épais de la représentation. Mais, d'autre part, si l'on considère que chacune de ces complications successives est un effort nouveau de la Volonté pour pousser plus avant son objectivation et pour saisir les choses d'une emprise plus impérieuse, on peut dire aussi que, d'étape en étape, la Volonté se traduit « avec une netteté et une perfection croissantes2 ». Plus
1. Monde, I, l 26, 27, 28,33, 34: Supplém., ch. \x, \xi\ etxxx.