Monde, ibid., § 26, p
demandé déjà s'il y a une idée de Socrate. Schopenhauer répondrait par l'affirmative; car l'individu humain est pourvu d'une si irréductible originalité, qu'il est à lui seul l'équivalent d'une espèce, donc une Idée. Le roseau pensant n'est qu'un point dans l'espace et le temps ; mais la Volonté s'est condensée en lui au point d'en faire un microcosme unique en son genre, un centre incomparable de réflexion et d'action. C'est pourquoi, justement, l'homme, s'il est, de tous les vivants, le plus obstiné à dominer le monde des objets, est aussi le seul sujet capable de discerner, au plus profond de sa conscience, la nature de cette Volonté dont l'univers est fait, mais que l'univers ignore.
d. Connaissance de l'Idée.
Ce problème élucidé, il est aisé de déterminer la voie par laquelle l'esprit peut accéder à l'aperception de l'Idée. Ce ne saurait être au moyen de la connaissance vulgaire, car celle-ci est entièrement accaparée par l'action. Si nous assignons une place aux objets particuliers, un moment aux événements, une cause aux phénomènes, c'est que la connaissance de ces relations permet au vouloir-vivre, par l'entremise du cerveau et du corps, de satisfaire plus sûrement des besoins plus multiples. Le savoir vulgaire est donc situé au terme le plus extrême de l'objectivation de la Volonté, sur le point où celle-ci s'insère dans l'action concrète. L'Idée, première objectité de la Volonté, n'y saurait donc apparaître dans sa pureté formelle.
La science sera-t-elle mieux partagée ? On serait tenté de le croire, si grande est la complaisance de notre philosophe à chercher des exemples d'Idées parmi les notions
l'objectivation de la volonté.
scientifiques, pesanteur, affinité, symétrie du cristal, force vitale, espèce, etc. Mais autre chose est de découvrir, par induction et classification, les lois, les forces et les espèces naturelles, autre chose d'interpréter en philosophe la signification de ces termes. Nous l'avons vu déjà : la physique s'achève au point précis où commence la métaphysique. C'est que la science n'est, en somme, qu'une systématisation de la connaissance vulgaire, une synthèse plus complète et plus large des phénomènes ordonnés suivant les lois de la raison suffisante, mais bornée par ces lois mêmes à la considération de pures relations ; c'est qu'enfin elle demeure, à titre de « connaissance », au service de la volonté1 ».
C'est précisément cette servitude de l'entendement à l'égard de l'action qu'il faudrait abolir pour s'élever, par delà toute relation, jusqu'à l'idée pure. Il faudrait, par un effort de concentration intellectuelle analogue à celui qui nous a conduits jusqu'au sanctuaire de la Volonté, nous détacher de la connaissance utilitaire, des conditions d'espace, de temps et de causalité, pour nous enfermer dans la connaissance pure. Plus précisément encore, il nous faudrait remonter d'emblée à la première étape du développement de la Volonté, au moment où le sujet pur était seul en communion intime avec l'objet pur et, de ce point de vue, comme d'une tour d'ivoire inaccessible, considérer le monde, non plus comme un champ de bataille où il nous faut, de gré ou de force, prendre un poste de combat, mais comme un tableau paisible où se dessinent seulement les formes les plus générales du réel.
U Monde, I, § 33, p. 241-243.
SCHOPENH AUER .
Est-il possible de s'isoler ainsi de la mêlée? A pareille question, une fois de plus, l'expérience seule peut répondre. Mais comment décrire cette expérience en traits plus précis que ne l'a fait Schopenhauer dans cette page admirable : « Lorsque, s'élevant par la force de l'esprit, on renonce à la façon commune de considérer les choses ; lorsqu'on cesse de prendre le principe de raison, dans ses différentes formes, comme fil conducteur pour explorer les simples relations des objets, dont la fin dernière n'a jamais de rapport qu'à notre propre volonté; partant, quand on ne considère plus ni le lieu, ni le temps, ni le pourquoi, ni l'à-quoi-bon des choses, mais purement et simplement leur essence; lorsqu'on ne laisse envahir sa conscience ni par la pensée abstraite, ni par les concepts de la raison, mais qu'au lieu de tout cela on consacre toute la puissance de son esprit à l'intuition, qu'on s'y plonge tout entier et qu'on laisse toute la conscience se remplir de la paisible contemplation des objets naturels actuellement présents, paysage, arbre, rocher, monument ou tout autre ; lorsque, suivant la profonde expression allemande, on se perd totalement dans cet objet, c'est-à-dire qu'on oublie son individualité, sa volonté, pour ne demeurer que comme sujet pur, comme clair miroir de l'objet; de telle façon que tout se passe comme si l'objet seul existait sans personne qui le perçoive, et qu'on ne puisse séparer le contemplateur et l'objet contemplé, confondus en un même tout, puisque la conscience tout entière est remplie et envahie totalement par une image intuitive unique ; lorsque l'objet s'affranchit de toute relation avec quoi que ce soit d'extérieur à lui, et le sujet de toute relation avec la Volonté : alors, ce qui est ainsi
l'objectivation de la volonté.
connu, n est plus la chose particulière comme telle, c'est Vidée, la forme éternelle, l'objectité immédiate de la Volonté à ce degré; et, parla même, le sujet, ravi dans cette intuition, n'est plus un individu, car l'individu s'est justement perdu dans pareille contemplation : il est devenu pur sujet de la connaissance, affranchi du vouloir, de la douleur et du temps1. »
Il fallait citer cette page en entier, non seulement parce qu'elle dépasse en force et en clarté tous les commentaires qu'on en pourrait essayer, mais aussi parce que le ton même, l'espèce d'enthousiasme qui l'anime, est un symptôme significatif de l'arrière-pensée qui l'inspire. Plus encore que Platon, c'est l'art, c'est la poésie qui suggèrent à Schopenhauer cette théorie des Idées, que n'appelaient point nécessairement les thèses maîtresses du système, mais qui, par un juste retour, offrira une base solide à son esthétique. En écrivant le livre III du Monde, et les Suppléments qui y correspondent, Fauteur s'est rappelé les extases qui le clouaient, encore enfant, en face du Mont- Blanc ou de la chute du Rhin, les émotions qu'il a éprouvées en parcourant la Galerie royale de Dresde et les musées d'Italie. Aussi nulle part n'éclate plus clairement qu'ici le caractère romantique de cette philosophie, que Schopenhauer a définie commepin art2. Artiste et philosophe sont des voyants, non des artisans ; tous deux aiment à s'abstraire de l'action pour saisir les choses à mi-chemin entre la Volonté qui se dérobe et l'expérience qui s'impose, dans la zone moyenne où les forces de la nature, avant de se disperser en phénomènes multiples et obsédants, trahissent