‹ SchopenhauerChapitre 159 sur 266 · V. supra, chap. v · texte numérisé non relu

V. supra, chap. v

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encore, par leur simplicité et leur sérénité, le voisinage de l'absolu. Ces forces, le savant arrive bien à les entrevoir ; d'expérience en expérience, il réussit à formuler en concepts les relations les plus générales des phénomènes ; mais sa vision est indistincte, parce que, pour découvrir l'idée, il se sert encore des lunettes de l'expérience. Artiste et philosophe, au contraire, s'élèvent d'emblée à la pure intuition; c'est qu'ils ont, dès l'abord, rompu avec l'expérience, en suspendant l'acte même de volonté dont cette expérience procède.

Cette séparation de la philosophie et de la science, plus encore, cette apologie de l'extase esthétique élevée au rang de révélation métaphysique, ne laissent pas d'inspirer au critique de sérieuses réserves. L'objection la plus grave portera sans doute sur la méthode. C'est le faible de toutes les philosophies de l'intuition de faire appel à des expériences privilégiées. Or de quel droit reconnaître au poète et au métaphysicien, ou même au simple contemplateur, l'aperception directe d'une réalité transcendante à l'expérience commune? Quel critérium nous offret-on de l'immédiateté de ces aperceptions? Qui nous garantit que ces « forces », ces « espèces », ces « lois », ne sont pas précisément celles que conçoit le savant, nimbées d'on ne sait quelle auréole mystique? En d'autres termes, Schopenhauer n'a-t-il pas simplement érigé en intuitions du sujet pur les notions discursives de ce même entendement, qu'il prétendait reléguer dans les basses œuvres de l'action? A-t-il fait mieux que de réaliser ces mêmes entités qu'il avait dénoncées comme des concepts vides de pensée ?

Nous ne tenterons point d'atténuer la force de ces critiques. Observons simplement que ce qui fait le faible

l/0BJECTlVATI0N DE LA VOLONTÉ.

des philosophies de l'intuition, à certains égards, en fait aussi la force. Pareille philosophie se dérobe admirablement à la discussion. Elle invoque un genre d'expérience dont on ne peut a priori nier la possibilité, même si l'on n'arrive point à en faire l'épreuve personnelle. En outre, une philosophie de l'intuition, dédaigneuse d'arguments spéculatifs, demande qu'on la juge à ses fruits. Or on ne peut nier que la théorie des Idées, que ne faisait point prévoir la première partie du système, retentisse de façon heureuse sur la dernière. Si, en effet, le dernier mot de la poésie et de la philosophie est renoncement, on devine que l'art est, à sa manière, un libérateur. Du même coup, la théorie des Idées ouvre les voies à la morale. Elle fait plus, elle donne une portée nouvelle à la science même et réalise l'intime union de la physique à la métaphysique. C'est cette dernière conséquence qu'il nous faut tout d'abord envisager.

S 3. — La Volonté dans la Nature.

a. Physique et métaphysique.

Science et philosophie considèrent les choses de deux points de vue diamétralement opposés. La science remonte des objets, une fois donnés, aux relations générales qui en déterminent l'ordre naturel; la philosophie, se plaçant d'emblée au point initial de la genèse de l'objet, découvre les formes successives par lesquelles la Volonté s'objective. Dans cette marche inverse, il est inévitable que les deux disciplines se rencontrent; car l'une va du conditionné à la condition, l'autre, de la condition au

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conditionné. Rencontre, d'ailleurs, ne signifie pas confusion. Enfermée dans le relatif, la science ne saurait atteindre l'absolu1; mais, puisque l'absolu côtoie le relatif, puisque toute représentation, aperçue du dedans, se définit comme une objectivation de la Volonté, il est possible de concevoir, sinon une physique, du moins une « Philosophie de la Nature », qui interpréterait en termes de Volonté les généralisations de la science.

Aussi bien le savant se double-t-il fréquemment d'un philosophe, cédant à l'impulsion de l'instinct métaphysique qui sommeille en tout homme. Dix-sept ans après le Monde, Schopenhauer a écrit tout un livre, La Volonté dans la Nature (1835), pour relever les confirmations que la science de son temps lui semblait apporter à la philosophie de la Volonté. Ses plus proches contemporains, l'astronome Herschell, les physiologistes Cuvier et Geoffroy-Sain t-Hil aire, les médecins Brandis et Rosas, ne reconnaissaient-ils pas expressément dans la nature, inerte ou vivante, une « volonté » que les mécanistes avaient ignorée? La seconde édition (1857) et la troisième (1867), dont Schopenhauer n'a pu que préparer les éléments, prouvent qu'il n'a pas cessé de grossir son dossier scientifique, et ce sont des savants français, pour la plupart, Flourens, Dutrochet, Babinet, qui lui fournissent un appoint nouveau. Ces savants, au reste, ignorent les théories du philosophe de Francfort et leurs déclarations n'en semblent à celui-ci que plus précieuses; mais elles sont isolées, partant, sans force réelle. Il s'agit d'en faire un corps, une partie intégrante du système nouveau.

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