Monde, I, \ 7, p
Il ne saurait y avoir doute sur l'ordre qui convient à cette enquête. Il ne s'agit pas, encore une fois, de porter les données de la science à leur plus haute généralité, mais de les interpréter comme des produits de la Volonté. La philosophie de la nature doit donc considérer, dans leur devoir progressif, les formes par lesquelles la Volonté s'objective dans les choses.
b. Le monde physique.
Nous trouvons, au premier plan, les forces les plus générales de la nature, pesanteur, solidité, élasticité, etc. C'est, qu'en effet, il est impossible d'expliquer par un principe plus général ces forces qui expliquent tout. On ne peut dire, par exemple, que la pesanteur soit un effet, car il n'existe pas de rapport de temps entre cette force et la Volonté qu'elle traduit. Au reste, nous savons déjà que la Volonté est une essence, non une cause. On ne saurait même dire des forces naturelles qu'elles sont des causes; car elles n'ont encore de la représentation que la forme la plus générale, en ce sens qu'elles sont un objet pour le sujet; mais les formes particulières du principe de raison ne leur sont point applicables, puisqu'elles ne concernent que les phénomènes qui spécifient ces forces. C'est le voisinage de la terre, par exemple, et non la pesanteur, qui est cause de la chute de la pierre. En d'autres termes, la force est transcendante à la cause et ne se transforme ni ne s'épuise en son effet. La cause n'est, ainsi, que la « cause occasionnelle » de la manifestation de la force, et Schopenhauer n'a pas manqué de rendre hommage à
SCHOPENH AUER .
Malebranche de l'identité de sa théorie de la cause avec celle de la Recherche de la Vérité1.
Un caractère est commun à ces premières objectivations de la Volonté : c'est qu'elles sont contenues tout entières dans chaque cas particulier. Un phénomène de pesanteur résume toute la loi de l'attraction ; Newton a pu déchiffrer dans la chute d'une pomme l'énigme totale de la gravitation. En effet, les différences qui distinguent les phénomènes matériels proviennent uniquement des lois de l'espace et du temps, c'est-à-dire, nous venons de le voir, de conditions extérieures à leur essence ; mais celle-ci reste inaltérée dans son fond. Par suite, les circonstances extérieures pourront bien modifier un phénomène, mais la loi qu'il exprime ne changera pas, puisque son essence est également présente sous les variations apparentes de l'expérience. C'est en ce sens que Schopenhauer a pu définir la loi naturelle : « le rapport de l'Idée à la forme de son phénomène 2 ».
Cependant Schopenhauer distingue une hiérarchie jusque dans les forces élémentaires de la nature. Nous avons vu, en effet, que les phénomènes sont d'autant plus intelligibles que l'élément formel l'emporte davantage en eux sur l'élément empirique et contingent. Or ce critérium suffit déjà à différencier les forces physiques. Les plus simples sont celles qui se traduisent par des phénomènes purement mécaniques, tels que le choc, la pression, dont le caractère propre est que les effets y sont parfaitement égaux et homogènes aux causes; telle la mise en mouvement d'une bille de billard par une autre ou l'action du levier
1. Monde, I, g 2G, p. 187-188, 196-197. Cf. Vol., W., III, p. 284-285.