‹ SchopenhauerChapitre 179 sur 266 · Supplém., ch. xix, W., 11, p · texte numérisé non relu

Supplém., ch. xix, W., 11, p

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vouloir, tempêtent, crient sans savoir pourquoi. C'est que l'intelligence se développe tardivement avec le cerveau. De même, elle s'éteint la première, tandis que le vieillard demeure jusqu'au bout obstiné, autoritaire, capricieux. Chez l'adulte, l'intelligence s'épuise promptement, comme une pile électrique après quelques décharges; il lui faut de longs repos, la trêve du sommeil, durant laquelle la volonté ne cesse de maintenir les organes en mouvement. — L'intellect ne trouble pas l'exercice de la volonté ; nos délibérations sont souvent démenties par les décisions spontanées de notre vouloir; au contraire, la volonté trouble ou même suspend l'exercice de l'entendement : frayeur, colère ou passion nous mettent hors d'état de juger. En revanche, c'est la volonté qui soutient l'intelligence et l'aiguillonne. Dans les circonstances difficiles : elle suscite en elle une puissance d'invention imprévue. Elle dispose de la mémoire, éveille les souvenirs, gouverne les associations d'idées.

La psychologie individuelle confirme à son tour la radicale séparation des deux facultés ; car, chez un même sujet, elles sont presque toujours disproportionnées, et souvent en raison inverse l'une de l'autre. Bien des hommes de volonté forte sont de pauvres intelligences; aussi la discussion est-elle avec eux stérile et irritante. Il n'est pas rare, même, que des intellectuels, des savants, s'obstinent à défendre une erreur flatteuse pour leur amour-propre ou favorable à leurs intérêts. Inversement, l'habitude de la réflexion stérilise l'action; plus on délibère, moins on ose agir.

Même conclusion se dégage de la psychologie sociale. Ce n'est pas la similitude des idées, c'est la sympathie

des volontés qui associe des hommes. « Le mariage est une union, non des têtes, mais des cœurs ». Un abime intellectuel pourra séparer un homme de génie d'un imbécile, et cependant une haine ou une sympathie communes les pourront unir étroitement. L'entendement est si peu un élément d'union, que la supériorité de l'intelligence rend difficile à un homme le commerce de ses semblables. L'homme de génie partage « la solitude des rois. » Seule, la supériorité du caractère impose le respect, parce qu'elle révèle une excellence réelle de la personne. « Un beau trait unique du caractère efface de grands défauts de l'intelligence ». On excuse volontiers un imbécile, on ne pardonne pas à la perversion du cœur. Nousmême, quand nous nous jugeons, nous signifions que nous n'avons d'estime réelle que pour notre caractère. Nous avouons une erreur, non une intention mauvaise, et nous cherchons à faire passer les vices de notre cœur pour des défauts de notre esprit.

Ces traits, qu'il serait possible de varier presque à l'infini, suffiront sans doute à préciser le caractère, à la fois très empirique et très systématique, de la psychologie schopenhauérienne. Ce caractère est conforme à ce que l'étude du génie de Schopenhauer nous avait permis de pressentir. D'un bout à l'autre du système, nous avons vu l'hypothèse susciter l'observation intuitive et en recevoir force et lumière. Est-il besoin d'ajouter que cette psychologie, en inaugurant la réaction contre l'intellectualisme classique, ouvre largement la voie à certaines doctrines modernes? Il faut reconnaître en Schopenhauer un devancier du pragmatisme. Née de la volonté qui s'objective médiatement en elle, la représentation reste

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tout entière orientée vers l'action, qu'elle tend seulement à * rendre plus sûre, plus économique et plus forte. L'intellect est « une volonté de connaître », — de connaître pour mieux vouloir l. C'est le chef-d'œuvre de l'aveugle volonté, d'avoir suscité la claire intelligence pour l'assujettir à des fins irrationnelles.

§ 5. — Le conflit universel.

Avec l'homme, nous voici parvenus au sommet de la hiérarchie des êtres. 11 est inutile de tenter une nouvelle escalade. Dans sa tendance à l'objectivation, la Volonté ne peut se réaliser en un objet plus parfait qu'en l'individu conscient. En revanche, il est bon de jeter un coup d'œil en arrière, afin de bien reconnaître la perspective des divers plans de réalité que nous venons de traverser.

Une remarque s'impose. Le monde, tel que Fa conçu Schopenhauer,fond en une synthèse originale l'un et le discontinu. Un, le monde l'est doublement; il Test comme Volonté, dans son essence; il l'est aussi comme représentation du sujet, puisque, pour celui-ci, il ne peut y avoir qu'un temps et qu'un espace. Mais, quand l'entendement cherche à expliquer la représentation par la Volonté, force lui est de reconnaître des étapes dans la genèse de la première par la seconde. Des forces physiques à la vie, de celle-ci à l'irritabilité musculaire, et de celle-ci enfin à la sensibi-

1. Suppl., ibid.,y. 303. Schopenhauer a môme entrevu le caractère moteur de la connaissance. « La plante, écrit-il, n'a pas d'aperception, parce qu'elle n'a pas de locomotivité » [Vol., W., III, p. 250).

lité représentative et à la pensée, il y a saut brusque et non gradation. Il ne faudrait donc pas voir, dans la ger nèse successive des forces naturelles, du végétal, de l'animal et de l'homme, un processus évolutif, où chaque terme contiendrait en puissance celui qui doit le suivre. La production de chacun est une création originale, qui se superpose « tout d'un coup » (mit einem Schlage){ aux précédentes et les absorbe, mais y ajoute un contenu radicalement nouveau. Le supérieur suppose l'inférieur, mais ne s'explique point par lui.

Cette discontinuité des objectivations de la Volonté inspire à Schopenhauer une conception étrange et grandiose, celle d une lutte gigantesque engagée entre les forces naturelles. Déjà Hegel avait posé, dès l'origine du développement de l'Idée, le conflit de la thèse et de l'antithèse; mais le conflit se résout chez lui en synthèse, en vertu d'une logique immanente. Schelling, à son tour, dans sa célèbre théorie de la « polarité », avait admis qu'aux divers degrés de l'absolu toute force naturelle se décompose en deux activités de sens contraire, attraction et répulsion, force vitale et désassimilation. Dans la troisième période de sa philosophie, il avait élargi cette conception en une théorie générale du mal. Le vouloir inconscient (Urwill), disait-il, en engendrant l'intelligence, a introduit la dualité dans l'absolu, et cette division a provoqué, non seulement la séparation des forces naturelles en activités contraires, mais la souffrance, le péché et la mort. Mais, pour Schelling, ce divorce n'est pas définitif; l'esprit, une fois né de la nature, y réintroduit

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