‹ SchopenhauerChapitre 182 sur 266 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

l'objectivation de la volonté. 271

vants, l'homme est en lutte avec la nature, dont il ne peut ni se passer ni se rendre maître ; en lutte avec lui-même, puisqu'il tend au repos et ne sait s'y tenir et retrouve, au fond même de la volupté, l'aiguillon avivé du désir. L'esthétique même tirera parti de ce thème romantique, qui prête à l'existence un intérêt si tragique ; et nous verrons bientôt que Schopenhauer assigne à la tragédie comme son propre objet de mettre en scène le conflit de la volonté avec elle-même.

S 6. — La Finalité.

A y regarder de près, même, on s'aperçoit que l'esthétique de Schopenhauer doit à sa théorie du conflit beaucoup plus qu'on n'était en droit de s'y attendre. Il semblerait, en effet, que le tragique de l'existence dût se borner au choc effroyable des forces cosmiques et que, du heurt des créations d'une Volonté aveugle, indifférente à ses œuvres, rien ne pût sortir qui revêtit l'ombre même de la beauté. Or il n'en est rien et, par un retour imprévu, l'ordre et l'harmonie rentrent dans le monde, au moment même où semblaient y triompher la discontinuité et la contingence. En effet, nous venons de voir que les objectivations successives de la Volonté, en asservissant de haute lutte les forces inférieures, ne les détruisent pas, mais, bien au contraire, les emploient, les adoptent en quelque sorte et les élèvent à un degré supérieur d'existence. Sans doute, il demeure toujours, entre les formes échelonnées, des différences qualitatives irréductibles, et l'on ne pourra à aucun titre expliquer le supérieur par l'inférieur, la vie par l'inorgani-

que. Mais, en transformant, pour les élever à elles, les formes inférieures auxquelles elles s'ajoutent, les Idées supérieures conservent avec les premières une « analogie » qui suffit à établir, aux yeux de l'entendement, une continuité intelligible entre les êtres. C'est ainsi que la solidification des os dans l'organisme est l'analogue de la cristallisation dans le minéral, que les combinaisons des sucs organiques sont les analogues des réactions chimiques. Dès lors, la nature se révèle à nous sous un aspect imprévu ; le supérieur déborde l'inférieur, mais le continue pour le promouvoir à une plus haute puissance. Le conflit des forces n'est plus une lutte chaotique, mais une mêlée féconde, « d'où sort le phénomène d'une Idée supérieure, qui l'emporte sur les Idées antérieures et moins parfaites, mais en laissant subsister leur essence à un rang subordonné1 ». La Nature ressemble ainsi à ces grands empires militaires, qui sont nés de la guerre, ont grandi par la conquête et l'oppression, mais qui réalisent une civilisation supérieure dont les vaincus eux-même éprouvent le bienfait.

Faut-il donc bénir la lutte universelle et, comme l'avait fait Kant avant Hegel, y reconnaître comme l'instrument cruel, mais bienfaisant, d'une sorte de finalité? Il faut bien s'y résoudre, si imprévue que soit cette conclusion d'une philosophie de l'irrationnel. Schopenhauer n'attribue-t-il pas expressément à la Volonté « une tendance (Streben) vers une objectivation toujours plus haute2 »? Aussi bien a-t-il senti les difficultés qu'entraînent ces discordances et esquissé une théorie de la finalité. Reprenant à son compte la distinction classique de la finalité interne

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