Monde,\, § 16, W., F, p
l'égard des « longues chaînes de raisons1 », toutes les fois que l'intuition et l'expérience lui semblent dispenser l'évidence, et nous savons aussi que son expérience de la vie a été amère; non que celle-ci l'ait traité en marâtre, mais parce qu'il avait des choses une perception naturellement douloureuse, extraordinairement clairvoyante et sans cesse contrôlée par la peur d'être dupe. Schopenhauer était trop bien servi par ses dons d'observateur et d'analyste pour ne pas demander au spectacle de la tragi-comédie humaine la confirmation habituelle de son pessimisme. Une fois de plus, le psychologue a fait tort au philosophe.
Mais il y a plus, et des raisons plus profondes expliquent la légèreté de l'armature théorique de ce pessimisme. Il est à noter, tout d'abord, que les sources historiques n'en sont pas proprement philosophiques. Aucun des véritables inspirateurs de cette philosophie, ni Platon, ni Kant ne sont des pessimistes; Platon est même, avant les Stoïciens, le fondateur de l'optimisme classique, et Kant, — dont Schopenhauer ne parait pas avoir soupçonné la théorie du mal radical, qui eût apporté à ses théories un si puissant appoint, — admet tout au moins l'absolue valeur des impératifs de la conscience et la réalité du progrès humain. Ce ne sont pas les philosophes, c'est la méditation sur l'ascétisme religieux, c'est la lecture des poètes ou des moralistes, c'est la fréquentation des cénacles romantiques qui ont haussé la mélancolie de Schopenhauer au niveau d'une théorie de l'universelle douleur. Le bouddhisme même lui a paru bien moins une philosophie qu'une pathétique lamentation sur le néant de la vie.