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Descartes, Méthode, n

LE PESSIMISME. 281

Aussi bien, en disant que la logique du système semble conduire au pessimisme, n'est-on pas dupe de l'accent désespéré qui donne à certaines pages un si tragique intérêt? Est-il évident a priori qu'un monde né du caprice d'une Volonté aveugle sera douloureux? Cela même est-il probable? Oui, si l'on se représente d'avance, en quelque sorte, comme prédestinés, les damnés qui gémiront dans cet enfer; — non, si, prenant l'hypothèse dans toute sa rigueur, on songe que la nature des vivants qui peupleront l'univers est encore indéterminée. Après tout, la réussite du monde est d'une probabilité égale à son échec, puisqu'on ne doit supposer, dans la Volonté pure, aucune inclination à réaliser le mal plutôt que le bien; bien et mal, en effet, ne se différencieront qu'à l'apparition de la conscience, au terme dernier du développement du vouloir. Si donc il y a un mal radical, ce n'est pas que le monde soit, c'est tout au plus qu'il soit devenu conscient. Et encore cette conscience ne sera-t-elle pas nécessairement douloureuse; il est possible qu'elle s'adapte à ce monde dont elle est née et où elle reconnaît sa propre essence. Dans une métaphysique de la Volonté irrationnelle, le mal, comme le bien, ne peut être qu'un accident.

Ces raisons expliquent pourquoi Schopenhauer insiste si peu sur le fondement théorique de son pessimisme et ne se lasse pas, en revanche, d'en multiplier les preuves empiriques; et l'on comprend, du même coup, pourquoi ce pessimisme conserve toute sa force quand on le sépare du système qui l'encadre, et pourquoi, aujourd'hui encore, il émeut tant d'âmes qui ne sont rien moins que férues de métaphysique, mais qui ont entendu, elles aussi, la plainte de la vie.

S 2. — La vanité de l'être.

Ne laissons pas, cependant, de relever les transitions qui rattachent la métaphysique de la Volonté à ses corollaires pessimistes.

« Le monde est ma représentation » et cela même, pense Schopenhauer, est un mal. Car nous sommes affamés de réalité, tourmentés de l'horreur du néant; et cette réalité nous fuit, ce néant nous engloutit. La vie est « le rêve d'une ombre », a dit le poète grec, c'est là aussi le fond de la mélancolie bouddhique. Le voile de Maïa est à jamais tendu entre nous et le réel. Rien de ce que nous aimons, désirons ou voulons n'est plus qu'une image sans consistance, une hallucination de notre cerveau.

Il y a plus : ce rêve dont nous sommes hantés n'est pas même un rêve durable, mais l'écoulement sans fin, le fleuve mouvant sur lequel déjà Héraclite a pleuré. Nous aimons la vie, et pourtant nous mourons, non pas une fois, mais à toute seconde de notre existence : « La vie de notre corps n'est qu'une agonie sans cesse retardée, une mort toujours reculée... Chaque gorgée d'air que nous respirons écarte cette mort toujours prête à entrer, et qu'il nous faut combattre seconde par seconde, puis, à plus longs intervalles , toutes les fois que nous prenons nourriture, sommeil ou chaleur. Mais enfin, il faudra qu'elle l'emporte; car nous lui sommes voués par notre naissance même, et elle se borne à jouer avec sa proie avant de la dévorer. Et nous, cependant, nous entourons notre vie d'attentions et de soins aussi longtemps qu'elle peut durer :

LE PESSIMISME

ainsi, quand on souffle une bulle de savon, on la prolonge, on la grossit tant qu'on peut; et cependant, Ton sait bien qu'elle crèvera 1 ! » Veut-on, pour le même thème, une autre variation non moins énergique : « Un individu, un visage humain, une vie humaine, tout cela n'est rien de plus que le rêve rapide de l'esprit infini de la nature, de l'opiniâtre vouloir-vivre, une image passagère que cet esprit dessine en se jouant sur sa toile infinie, l'espace et le temps, qu'il laisse subsister durant un moment infiniment court de cette immensité, et qu'il éteint pour faire place à d'autres. Et cependant, et là est bien l'énigme de la vie, chacune de ces images d'un moment, chacune de ces fades pochades, possédées de toute la fureur du vouloir-vivre, ne subsistent qu'au prix de longues et amères souffrances, pour finir d'une mort longtemps redoutée et toujours inévitable. Et c'est pourquoi la vue d'un cadavre nous rend si soudainement sérieux 2. »

D'où vient donc, entre tant de motifs de mélancolie, qu'aucun n'éveille au cœur de l'homme un plus douloureux écho que la perpétuelle mobilité des choses? C'est qu'il entre dans la pensée même du temps quelque chose de tragique. Comme le Kronos des mythes grecs, le temps dévore les enfants nés de son sein. Ce qu'il y a de réel en lui, c'est un présent infiniment court entre deux néants, un passage instantané de rien à rien. « L'existence dans le temps est déjà un non-être 3. » A quoi, d'ailleurs, se réduit cette existence? Le temps n'a pas même les dimensions multiples qui donnent au phénomène étalé

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