Ibid
SCHOPENH A UER .
Maint autre passage trahit la persistance, à cette époque, des préoccupations d'art. « La vie de tout homme, dans son ensemble, apparaît comme une tragédie ; dans son détail, comme une comédie1. » — « La logique est la note fondamentale de la raison, et, inversement, la note fondamentale est la logique de la musique2 », etc. A quelle influence attribuer ce souci des choses de l'art, qui marquera d'une trace profonde l'œuvre entière du philosophe? C'est, on n'en peut douter, au milieu nouveau qui encadre sa vie. Dresde était, au début du xixe siècle, la capitale artistique de l'Allemagne. Les princes de la maison de Saxe avaient accumulé dans leur célèbre galerie les chefsd'œuvre de l'art italien et flamand; l'opéra italien de la Cour était l'un des meilleurs de l'Europe. Schopenhauer vint au théâtre et au musée en visiteur assidu. Il fréquentait, en outre, les ateliers des artistes, les cafés où se réunissaient les poètes. C'est dans ces milieux qu'il rencontre quelques-unes des amitiés qui lui seront fidèles : Gottlob von Quandt, auquel la mélancolie d'Arthur inspire une sorte de pitié affectueuse, et qui le visitera plus d'une fois à Francfort 3; Louis Sigismond Ruhl, le portraitiste, ancien camarade de Gœttingue, qui devint à Dresde « l'inséparable compagnon » du philosophe. Ruhl nous a laissé de son ami un double portrait; l'un, écrit, nous dépeint assez vivement un « jeune docteur encore plein d'espérances de toutes sortes » , bien différent du pessimiste si
3. Voir l'admirable lettre de v. Quandt à Adèle Schopenhauer, document capital pour l'étude du caractère d'Arthur, dans Schem., p. 489-93.
On a conservé également quelques lettres admiratives de v. Quandt à Schopenhauer. Cf. Schem., p. 216-26, 368-71.
souvent décrit; l'autre est l'admirable portrait à l'huile, dont une reproduction à l'eau-forte orne l'édition Schemann des Lettres. Peut-être la ressemblance n'en est-elle pas parfaite ; en tout cas, le daguerréotype de 1852 et les divers portraits de la vieillesse1 donnent du philosophe une image sensiblement différente. Mais, tel qu'il est, le portrait de Ruhl est un document. C'est un Schopenhauer « stylisé », si l'on peut dire, une tête à la Byron, où l'artiste a fondu le caractère de son sujet et celui de son temps : les cheveux très bouclés, d'un blond presque roux, hérissent un front très haut, rayonnant d'intelligence ; l'œil, d'un bleu d'acier, est une vivante interrogation ; le nez est volontaire, la bouche épaisse et sensuelle, l'ensemble singulièrement noble. On se figure assez bien sous ces traits le « Jupiter tonnant », qui amusait et choquait à la fois, par ses saillies, les artistes et les littérateurs attablés sur la terrasse de Brùhl. Il en imposait parla sûreté et l'étendue de son savoir, l'autorité de son jugement, la justesse de ses traits. Sans doute, il apportait dans ces milieux l'âpre franchise de sa critique : «Tout en dehors, rude et acerbe », a dit de lui l'un de ceux qu'il admit alors dans son intimité2; sans doute, il vivait le plus souvent « confiné dans ses livres et ses études », et « passait pour un original3 ». Cependant, il semble avoir exercé une véritable séduction sur un petit nombre d'amis choisis; le plus intime, même, a pu dès cette époque lui rendre ce témoignage : « Il est, par
t. Par exemple, les trois portraits du peintre français Lunteschuntz, dont l'un est reproduit en tête de l'édition des Lettres de Grisebach, ou l'admirable portrait posthume peint par Lenbach, pour Richard Wagner, et qu'on voit reproduit à la p. 511 de l'édition Schemann des Lettres.
2. Le marquis de Biedenfeld, cité par Grisebach, Sch. Lebensgesch., p. 113-115.