Monde, loc. cit., p
3. Parerga., Il, ch. xi, g 144, W., V, p. 295. Cf. ibid., 145-147 bis et Supplém., ch. xlvi, W., II, p. 675.
LE PESSIMISME
procher; mais il faut nier qu'il existe. La vie est sans but, car la Volonté, antérieure à l'entendement, ne peut assigner aucune fin à son aveugle effort. Elle est zwecklos, comme il est grundlos. L'animal, parce qu'il se représente des objets accessibles, l'homme, parce qu'il pense, se proposeront destins; mais cette finalité factice n'est qu'un artifice provisoire de l'entendement ; elle ne s'encadre dans aucun dessein plus vaste. Ni créateur, ni bonne nature n'ont aménagé un monde où l'activité, l'invention, la vertu aient un sens. Et cependant l'homme conçoit dessein sur dessein; il veut un emploi à ses forces, un but à sa vie tout entière, et c'est bien la pire misère que cette contradiction du vouloir réfléchi et de l'inexistence de la fin. L'homme veut la santé, la puissance, l'amour; mais à quoi bon santé, puissance, amour? Question sans réponse, dénuée de sens. Beaucoup, à vrai dire, ne se la posent même pas, et c'est sans doute ce qui les sauve du désespoir. Mais, pour qui s'est profondément pénétré de cette « vanité des vanités », quelle farce lugubre n'est pas la comédie humaine ! « En vérité, on a peine à croire à quel point est vide de sens, insignifiante, pour qui la voit du dehors, combien est sotte et stupide, pour qui la sent du dedans, la vie que coulent la plupart des hommes : des désirs, des souffrances insipides, une marche de somnambule à travers les quatre âges de la vie jusqu'à la mort, en compagnie d'un cortège de pensées triviales. Ils ressemblent à des horloges que l'on remonte et qui marchent sans savoir pourquoi. Chaque fois qu'un homme est engendré et vient au monde, l'horloge de la vie humaine est remontée à nouveau, et la voilà qui reprend sa ritournelle cent fois
répétée, phrase par phrase, mesure par mesure, avec d'insignifiantes variations *. » Stérilité, ineptie, banalité, mesquinerie, monotonie de l'existence, tous ces traits, impitoyablement caricaturés par le philosophe, appartiennent bien à la physionomie d'un monde enfanté dans la déraison. Disons mieux : l'absurdité du monde s'aggrave à mesure que la Volonté s'objective en créations plus parfaites; car, à mesure que les forces de la nature se spécifient en formes plus précises, le vouloir- vivre redouble d'obstination à persévérer dans ses manifestations nouvelles, et, lorsque enfin la conscience s'éveille avec l'individualité, on peut dire que la Volonté a réalisé le chef-d'œuvre de l'absurde; car elle a réussi à mettre le merveilleux instrument qu'est l'intelligence au service de fins inintelligibles. L'entendement, dont la forme la plus haute est la motivation, invente des buts pour les gestes particuliers d'une vie dont le total est sans but; vainement il tâche d'ordonner ce désordre, d'assigner une valeur aux fragments d'un monde dénué de prix. Effort contradictoire, dont tout l'effet est d'encombrer la vie humaine de fausses valeurs, opinion publique, réputation, puissance, honneur. Schopenhauer est amené, après Pascal, à poursuivre cette « transvaluation des valeurs », que Nietzsche achèvera plus tard avec une si rude franchise. Sans doute Schopenhauer n'est pas aussi radical que Nietzsche; nous le verrons bientôt reconnaître dans l'ascétisme, non une morale d'esclave, mais le triomphe de la volonté. Mais avec quelle verve n'a-t-il pas bousculé quelques-unes des idoles dont le culte n'est que lâche servitude ! Qu'on relise, par exemple, tout