Sully Prudhomme, Les Vaines Tendresses
« On est tenté de s'écrier : A quoi bon ce bruit? Pourquoi cette agitation, cette fureur, ces angoisses, ces misères? Il ne s'agit après tout que d'une chose : que chaque Hans rencontre sa Grethe1. Pourquoi donc pareille bagatelle joue-t-elle un rôle si important? Pourquoi ne cesse-t-elle de troubler et débrouiller la bonne ordonnance de la vie humaine? — Mais l'esprit de vérité révèle bientôt au penseur attentif le mot de l'énigme : non, ce n'est pas d'une bagatelle qu'il s'agit ici; c'est, bien au contraire, sur l'importance de la chose que se règlent la gravité et l'ardeur avec lesquelles on poursuit l'amour. La fin dernière de toute intrigue d'amour, qu'elle se joue en brodequins ou en cothurnes, est, en réalité, supérieure à toutes les autres fins de la vie humaine et mérite le profond sérieux avec lequel chacun s'y attache. Car il ne s'agit de rien moins que de mettre sur pied la génération prochaine2 . » Qu'on ne s'étonne donc point si poètes, dramaturges, romanciers ont fait de l'amour le thème favori de leurs œuvres; ce n'est point là frivolité, mais sentiment profond de cette vérité métaphysique, que la grande affaire de la vie, c'est l'amour. C'est grande misère seulement que cette grande affaire ne soit point notre affaire. Sic vos non vobis ! Serviteurs de l'espèce, c'est pour elle que nous aimons, jouissons, souffrons toutes les tortures de l'attente et de la jalousie. Et, pour arriver à ses fins, de quelles séductions ne nous dupe pas cet habile entremetteur qu'est le « génie de l'espèce »! C'est lui qui nous représente comme infiniment désirable
1. Schopenhauer ajoute ici en note : « Je n'ai pas cru devoir préciser davantage; libre au lecteur d'interpréter cette phrase en langue d'Aristophane. » Sully Prudhomme dira de même : « Et nous nous approchons, voilà l'essentiel » {La Justice, IIIe veille).