‹ SchopenhauerChapitre 194 sur 266 · Supplém., ibid., W., II, p · texte numérisé non relu

Supplém., ibid., W., II, p

LE PESSIMISME. 289

uue volupté que nous trouvons, en fait, toujours inférieure à notre espoir, quand nous ne trouvons pas au fond de la coupe Yamari aliquid, l'amer dégoût qui en corrompt les derniers moments et en gâte à jamais le souvenir. Leçon vaine, d'ailleurs; car le démon de l'espèce nous fait ressentir déjà, dans la déception, la fraîcheur d'un espoir nouveau. Ainsi nous allons, d'amour en amour, jamais satisfaits et pourtant jamais las, inquiets, mécontents de nous-mêmes et d'autrui, nous torturant et torturant ceux que nous aimons, tandis que le génie de l'espèce, dans sa « sublime impassibilité », poursuit son œuvre de vie, inutile et absurde1.

§ 4- — Nature négative du plaisir. — L'ennui.

Cette absurdité, d'ailleurs, l'homme la retrouve au sein même de sa propre nature ; il est ainsi fait qu'il souffrirait jusque dans un monde parfait, car le plaisir vient de la souffrance et y retourne. Il faut insister sur cette conception psychologique, à laquelle Schopenhauer attache le plus grand prix. Elle est d'ailleurs en cohésion parfaite avec sa métaphysique. Parce qu'elle procède du vouloirvivre, — et d'un vouloir-vivre dénué de finalité, — toute vie est tendance, recherche d'un état à venir, par suite, besoin, privation, souffrance. Le plaisir qui apaise ce besoin n'est donc que la cessation de cette souffrance. D'autre part, à peine est-il atteint, qu'il subit déjà l'inexorable loi du temps. Presque tout plaisir est bref, aucun n'est vraiment

1. SuppL, ibid., p. 646. Cf. tout le chap. xliv, et les chap. xlii et xlv; et Parerga, II, § 166-172, W., V, p. 330 sq.

SCUOPENHAUER.

durable ; car le rvthme de la vie renouvelle le besoin à peine satisfait1. A peine se repose-t-il de digérer que la faim tenaille l'estomac ; la hâte d'agir nous stimule dès que le sommeil a détendu nos muscles; à plus longs intervalles, infatigable amour ravive son aiguillon. Ainsi le plaisir n'est qu'une trêve entre deux douleurs. Quelques plaisirs, il est vrai, semblent faire exception ; il y a des biens qu'on se lasse de désirer. Mais cette lassitude même est un autre fléau pire que l'autre, car, bien loin d'être un repos, elle n'est bientôt que l'impatience d'un désir nouveau; l'odieuse satiété guette le satisfait, et c'est l'incurable misère du cœur humain, qu'assoiffé de repos, il ne puisse s'y tenir. Car, si le désir est douleur, pire douleur est encore l'absence même de désir. Schopenhauer a écrit sur l'ennui des pages dont aucun moraliste n'a égalé la profondeur. Il y dénonce une forme de souffrance autrement grave que le vague désemparementdes oisifs, des blasés ou des sots. « Ce n'est rien moins qu'un mal négligeable; à la longue, il imprime au visage une véritable expression de désespoir. » Car il nous suit comme notre ombre; nous le trouvons, installé comme un ver, au cœur de la volupté. 11 rôde à la porte de nos fêtes, ternit de sa cendre l'éclat de nos joies finissantes, accable, enfin, quiconque a cru se dérober à la loi d'éternel désir. Aussi convient-il de reconnaître en lui l'un des plus puissants ressorts de l'activité humaine. C'est pour le fuir que l'homme joue, brigue la puissance, va à la chasse ou fait la guerre. « Il est la source de la sociabilité. Bien plus, on le traite partout comme une calamité publique ; car on crée, par prudence politique, des institutions officielles

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