Ibid., ch. xxxi, p
sens de la justice,' qui suppose le respect des règles générales, de même qu'elle est insensible au respect du vrai et ment, pour se défendre, aussi naturellement que l'animal se sert de sa griffe ou de sa dent1.
On peut rattacher encore au pessimisme empirique de Schopenhauer ses virulentes diatribes contre la croyance au progrès. Ces diatribes, qui seraient d'actualité de nos jours où l'optimisme humanitaire , devenu dogme officiel, inspire de si pauvres platitudes aux philosophes de la tribune et de la presse, constituaient, quand elles furent écrites, un acte de courage. C'était au plus beau temps de Fhégélianisrne. Les doctrinaires d'université cherchaient à faire rentrer l'histoire dans la philosophie, la concevant comme un développement logique, nécessairement orienté vers le bien, et que le philosophe peut a priori « construire organiquement ». Pour Hegel, cette logique de l'histoire se confond avec la réalisation du type humain. Les individus se succèdent, mais Y Homme demeure^se dégage, s'épanouit en raison vivante. Or c'est là, aux yeux de Schopenhauer, une audacieuse contre-vérité, que démentent à la fois la théorie et l'histoire même. Théoriquement, d'abord, cette conception méconnaît l'originalité profonde de l'individu. On peut bien dire des espèces
t. Parerga,\oc. cit., \ 366, p. 650-651. Le niisogynisme de Schopenhauer, qui ne s'est dessiné que tardivement dans son système, en est certainement l une des parties les plus médiocres, malgré la verve amusante de certaines boutades. On pourrait y relever plus d'une contradiction. Comment, par exemple, après avoir affirmé que la femme n'est point susceptible de génie, Schopenhauer peut-il déclarer que le génie est de nature féminine, en ce sens que, comme la femme, le génie ne peut rien produire sans recevoir du dehors une excitation féconde (Parerga, II, ch. m, § 55, note; W., V, p. 90). Si, d'autre part, l'intellect domine plus chez l'homme que chez la femme, d'où vient que celle-ci transmet à l'enfant l'intellect, tandis que le père lui lègue l'élément de volonté? (Monde, Supplém.,ch. m, W., II, p. 607-608).
LE PESSIMISME
animales qu'elles sont plus réelles que l'individu, et c'est précisément pourquoi « l'histoire naturelle », étant une connaissance générale, est une science véritable. Mais l'individu humain, — nous l'avons vu déjà, — ne se résume pas dans l'espèce ; il est à lui seul son espèce , son « idée » ; il est seul réel; les « peuples », « l'humanité », ne sont que des « abstractions1 ». Quel titre aurait donc 1' « histoire » humaine à être admise parmi les sciences, si elle n'est rien de plus qu'une chronique, plus ou moins détaillée, d'actes individuels, strictement incomparables entre eux? « La matière de l'histoire, c'est le particulier dans ce qu'il a d'unique et de contingent, c'est ce qui n'est arrivé qu'une fois et disparait à jamais, ce sont les combinaisons passagères d'un monde humain, aussi mobile que les nuages portés par le vent, et que souvent le hasard le plus insignifiant suffît à bouleverser2. » Ainsi l'optimismeTiégélien pèche par la base, parce qu'il cherche un sens logique à cela même qui, par nature, défie toute logique. Il n'y a pas de philosophie de l'histoire. Ou plutôt, il n'y en aurait qu'une, qui se confondrait bien, comme l'a voulu Hegel, avec la métaphysique, mais négligerait ce quisepasse dans le temps, — mœurs, coutumes, institutions, — pour ne retenir que ce qu'il y a d'universel, de constant, — l'homme identique à lui-même, objectivation définitive de l'unique Volonté, toujours le même en Orient et en Occident, aux âges les plus reculés comme au temps présent. « Qui a lu Hérodote, en sait assez pour philosopher sur l'histoire ». Eadem sed aliter, telle devrait être la devise de l'historien2.