Ibid., p
Si l'histoire, dans ce qu'elle a d'essentiel, se répète et si ce qu'elle a d'individuel échappe à la loi, il est a priori évident que l'idée de progrès n'est qu'une chimère d'idéologue, et qu'il est vain de chercher, dans l'espoir d'une humanité meilleure, un succédané consolant aux paradis promis par la foi. Or c'est bien ce que l'expérience confirme cruellement. De quel progrès authentique peut se targuer l'espèce humaine ? D'un progrès intellectuel? Mais ne voit-on pas, plus que jamais, la sottise méconnaître, bafouer, persécuter toute vérité nouvelle ? Des charlatans exploitent la pure philosophie kantienne et la débitent, fraudée et méconnaissable, sur la foire universitaire. Schopenhauer lui-même, — avec quelle impudeur n'a-t-il pas étalé cet argument! — n'est-il pas maintenu dans l'ombre par la peur jalouse des « professeurs de philosophie1 »? Parle-t-on de moralité? Comment croîtrait-elle, si le fond même du cœur humain est une volonté sans frein orientée vers une fin sans valeur? L'histoire, d'un bout à l'autre, n'estelle pas le défilé monotone des mêmes ambitions, des mêmes haines, des mêmes cruautés? Reste le progrès matériel, dont l'optimisme moderne fait si grand tapage. Avec quel esprit Schopenhauer a raillé la béate satisfaction de ces « philistins », dont tout l'idéal se hausse à concevoir « un État confortable, bonne nourrice bien grasse, pourvu d'une constitution régulière, d'une bonne justice, d'une bonne police et d'industries bien outillées2 ». Contemporain des premières applications de la vapeur et de l'électricité et des révolutions libérales de la première moitié
1. Monde, I, g 49, W., I, p. 314. Cf. ll",e préf. des Grundprobl. der EthiH, 1860, W., III, p. 378-380.