Monde, Supplém., loc. cit., p
LE PESSIMISME
Il faut aller plus loin, même, et reconnaître avec Volkelt, dans cette philosophie du désespoir, le germe d'un « moralisme », c'est-à-dire, au fond, d'une sorte d'optimisme pratique. Schopenhauer, sans doute, a écrit expressément : « La nature ne connaît que le physique , non le moral 1 » ; mais il a dit aussi : « Le moral, au témoignage le plus intime de notre conscience, est ce qui seul importe2 »; en d'autres termes, la loi de l'esprit n'est pas d'adopter la loi de la nature, mais de vivre sa loi propre et de l'imposer aux choses. C'a été justement la lourde faute de l'optimisme, de ne recommander rien de plus à la volonté agissante que l'observance d'une loi extérieure à l'esprit et déjà préformée dans les choses : « vivre conformément à la nature », « imiter Dieu », toutes formules d'acquiescement et de servilité. La véritable source de l'immoralisme, au fond, ce n'est pas la philosophie du désespoir, c'est l'optimisme et le «naturalisme », ce dernier n'étant que la forme la plus grossière du premier. Mais envisagez le monde sous un autre biais; admettez que, bien loin d'être le meilleur possible, le monde soit « quelque chose qui n'aurait pas dû être3 », considérez l'imperfection de ce monde, l'affreuse misère des vivants, comme l'indice de ce désordre, reconnaissez, jusque dans la pudeur, qui n'est que la honte de la génération, l'aveu du remords de quiconque se fait le complice de la vie, alors, grandiose et tragique, la vie prend un sens ; elle est pour nous « un châtiment, une expiation », ainsi que l'ont entrevu les religions, profondes entre toutes, — bouddhisme, judaïsme et christia-