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CHAPITRE X

l'art libérateur. — l'esthétique.

§ 1.— L'Intuition de l'Idée. Science, philosophie, art.

L'esthétique de Schopenhauer est l'une des parties les plus originales et les plus fortes de toute sa philosophie ; c'est sans doute la plus étudiée et la mieux connue. Isolée du système, elle conserverait encore une valeur propre, mais, ajoutons-le, une valeur amoindrie; car elle perdrait à cette séparation le caractère auquel son auteur attachait le plus haut prix, elle cesserait d'avoir une portée métaphysique et une efficacité morale.

C'est, en effet, sur la théorie des Idées que Schopenhauer a fondé sa théorie de l'art. On se rappelle ce qu'est l'Idée : la forme la plus générale des choses, telle qu'elle apparaît à l'entendement, quand celui-ci les envisage en se dégageant de la sujétion du principe de raison suffisante. En termes moins techniques, quand on contemple un objet en dehors des relations qui le rendent accessible au savoir et à l'action, quand on cesse de considérer en lui un fragment de l'espace, un moment dans la durée, l'effet d'une cause ou le moyen d'une fin, on le dépouille par là même de ce qu'il offre d'accidentel

et l'on n'aperçoit plus en lui que sa forme la plus essentielle; on ne pénètre pas, sans doute, la volonté intime qui constitue son essence, car celle-ci ne peut être saisie que dans la conscience personnelle de l'effort; mais on aperçoit la plus proche « objectité » de cette volonté, on a l'intuition de la force dans le phénomène, de l'espèce dans l'individu. A son tour, le sujet, renonçant à poursuivre les choses de son désir, devient pur sujet connaissant : toute sa fonction est de contempler. Or, en se détachant des choses, il se détache en quelque sorte de lui-même; cessant de disperser son désir dans les choses, il n'est plus qu'une forme générale du vouloir; il n'est plus, comme l'objet qu'il contemple, qu'une prochaine objectité de la volonté, et il prend conscience de son identité avec cet objet. Ainsi le sujet ne se détache de l'objet que pour s'en rapprocher. Mais, arrivé à ce degré de pur et calme savoir, au lieu de s'élancer vers l'objet pour s'en emparer avec la fougue conquérante de l'appétit, c'est à luimême qu'il renonce ; il contemple sans désir et, dans ce ravissement, goûte l'austère volupté de s'anéantir.

A qui pareille extase sera-t-elle donnée? Le commun des hommes est absorbé par l'action; dans la bataille de la vie, la volonté ne laisse à l'intellect aucun loisir pour la spéculation pure; l'égoïsme s'exaspère, l'individu s'enferme en lui-même et, plus il veut dominer les choses, plus celles-ci lui paraissent étrangères et fermées. Le duel pratique du sujet et de l'objet ne peut qu'accentuer leur antagonisme logique. La science dépasse sans doute ce point de vue individuel et pratique ; mais la généralité qu'elle conçoit reste subordonnée aux lois du principe de raison suffisante ; elle détermine des rapports de

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temps, d'espace et de causalité, et reste confinée dans le relatif. La philosophie franchit un pas nouveau; elle cherche à démêler l'essence des choses et s'élève ainsi jusqu'à l'Idée. Mais elle emploie à cette conquête les instruments de la science; de l'Idée elle fait un concept abstrait. L'art, enfin, saisit l'Idée dans sa pureté intuitive et la traduit en intuition concrète.

Nous retrouvons ici, énoncée avec une parfaite netteté, la conception romantique de l'art, à laquelle nous avons fait déjà plus d'une allusion. Dès 1814, Schopenhauer avait défini la philosophie comme un art1; en 1817, il est plus voisin de sa doctrine définitive quand il écrit qu'elle est « un intermédiaire entre l'art et la science, ou plutôt quelque chose qui les réunit tous les deux2 ». En 1818, dans le Monde, et en 1844, dans les Suppléments, il établira la réciproque, à savoir que l'art est, à sa manière, une philosophie. Car l'art ne se propose rien moins que de répondre au problème de toute philosophie : Qu'estce que le monde? Qu'est-ce que la vie? Mais le philosophe réfléchit sur la vie et V explique, en montrant, sous ses manifestations infinies, l'unité du vouloir; et force lui est d'exprimer cette explication en concepts, parce que, seul, le concept résume, en une unité indivisible, une infinie variété d'expériences. L'art, au contraire, à qui demande : « qu'est-ce que la vie? », « offre une image sensible, et dit : regarde, voilà la vie ! » « Mais il ne parle que « la langue naïve et enfantine de l'intuition » ; sa réponse ne fournit qu'un « exemple », non la règle durable et explicative de tous les cas particuliers. Ainsi art et philo-

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