Monde, I, g 36, p
SCHOPENH A UER .
l'imagination offre au génie une matière partiellement élaborée, où la généralité se dessine déjà en traits plus purs et, au fond, plus vrais que dans le réel même. Cependant l'œuvre de cette faculté reste encore homogène à l'expérience; elle demeure soumise, comme elle, aux lois de l'entendement; ses créations sont encore objets de connaissance discursive, relative et variable. C'est pourquoi, là où elle règne seule, elle arrive bien à bâtir des « châteaux en Espagne », elle peut inspirer des romans « fantastiques », dont le gros public s'enchante parce que, malgré l'étrangeté des aventures, il y reconnaît sa propre vulgarité. Mais le génie élabore à son tour la matière où l'imagination a déjà semé ses ferments ; il aperçoit, derrière la perception et l'image, « l'Idée éternelle, les formes persistantes et essentielles » qui les animent l'une et l'autre. Or ce n'est pas là le terme naturel du travail imaginatif, c'est une démarche vraiment nouvelle, une aperception originale, l'intuition soudaine du phénomène de la chose en soi dans ses formes les plus générales1.
Ainsi défini, le génie est vraiment dans la nature un monstrum per excessam, une sorte de miracle vivant. Cette conception répugne sans doute à nos habitudes modernes; nous aimons à expliquer l'exception même par la règle. Un Taine décompose le génie en éléments intelligibles, empruntés à l'hérédité, au milieu, à l'éducation, et réduit au minimum l'originalité des grands créateurs; un Lombroso le rapetisse au point de n'y plus voir que la conséquence heureuse de menus accidents physiologiques. Mais nous savons déjà que Schopenhauer ne craint pas
1. Monde, ibidem, p. 253-254, et Supplém.> ch. xxxi, W, II, p. 445 sq.
l'art libérateur. — l'esthétique. 311
d'introduire la discontinuité dans les choses. Il nous a montré la Volonté engendrant les vivants par variations brusques. Le génie n'est que la dernière et la plus extraordinaire de ces variations. Il prend ainsi, dans l'ensemble du système, une grandeur métaphysique ; car son apparition équivaut à une sorte d'échec de la Volonté, prise au piège de son propre instrument, l'entendement. C'est en ce sens qu'il l'appelle parfois une force « contre nature1 ». Au reste, comme toute monstruosité, le génie est rare. Du milieu commun des hommes, — banal « article d'industrie, que la nature reproduit chaque jour par milliers d'exemplaires 2 », — émerge un nombre infime d'intelligences d'élite, « véritable noblesse de l'univers, dont les autres hommes ne sont que les serfs, glebœ adscripti* ».
A ce dernier trait, on a reconnu, sans^méprise possible, un écho du romantisme ; en voici d'autres qui trahissent la même origine. C'est, par exemple, la mélancolique sérénité du génie, qui s'explique si l'on songe que la vision géniale pénètre le mystère douloureux de la vie, mais le considère d'assez haut pour ne point s'en troubler : ainsi le Mont-Blanc élève parfois, au-dessus d'une écharpe de nuages, son front pur dans la calme lumière du matin4. C'est encore la majesté morale et en quelque sorte messianique du génie, que Schopenhauer a plus d'une fois rapproché du saint5. Tous deux, en effet, n'ont- ils pas battu en brèche et en quelque sorte humilié l'orgueilleuse Volonté? Tous deux n'ont-ils pas, à travers le monde, une
t. Supplém., ibid., p. 454.