Spenlé, op. cit., p. 147 sq
2. C'est ce que nous apprend une ligne du Monde, loc. cit., p. 259.
SCHOPENH AUER .
mains des gens avisés1. Tant s'en faut donc que la supériorité du génie s'affirme dans toutes les facultés ; bien au contraire, c'est une grandeur qui se paie en petitesses plus mesquines encore que celles du vulgaire. Schopenhauer rapproche même l'homme de génie de l'enfant. Chez l'un et l'autre, en effet, il retrouve le même excès de l'entendement sur la volonté, et note les traits de caractère qui en sont la commune conséquence : une ardente soif de savoir, un absolu désintéressement, l'humeur mobile et passionnée, enfin « la naïveté et la sublime simplicité». Ainsi les éléments les plus divers s'associent dans la physionomie complexe du génie. Tout à l'heure, quand il s'affranchissait des lois banales de la moralité, il nous faisait songer au « surhomme » de Nietzsche; et voici qu'il fait pressentir le héros candide et bienfaisant, « le pur simple » der reine Thor, Parsifal2.
Dans cette complexité, il nous est aisé de discerner plus d'un trait qui atténue l'aspect romantique de la théorie schopenhauérienne du génie. Nous l'avons dit plus haut, Schopenhauer n'est qu'un demi-romantique ; quoique tardive, sa familiarité avec les écrivains classiques de l'antiquité et avec les rationalistes français a tempéré de bon sens les élans mystiques de sa première jeunesse. Sans insister sur le détail, signalons la différence radicale qui, jusque sur la nature du génie, sépare Schopenhauer de ses contemporains romantiques. Ceux-ci ont
1. Monde, ibid., p. 260-263. Cf. Supplém., ch. xxxu, et ch. xxii, W., II,
p. 457 sq.
2. Monde, Suppl., ch. xxxi, ibid., p. 463-466. On pourrait multiplier à l'infini les rapprochements entre la théorie schopenhauérienne du génie et celle du romantisme allemand. Un dernier trait, qui n'est pas le inoins curieux : tout écrivain de génie est un visionnaire : « lia vu des esprits » {Nouv. Paralip., ch. xvm,g 536; N., IV, p. 298).
l'art libérateur. — l'esthétique. 315
professé un subjectivisme outrancier; ils ont proclamé les droits absolus du poète à se créer un univers d'images, comme le musicien invente de toutes pièces une architecture sonore ; ils ont mis au ban l'expérience et la science, érigé le délire en révélation. Pour Schopenhauer, au contraire, le génie est par-dessus tout une puissance d'aperception objective. Son objet n'a rien d'un fantôme hallucinatoire; c'est l'Idée, plus réelle que le phénomène, révélatrice de la Volonté essentielle dont elle procède. Sans doute, en se purifiant du vouloir, l'intelligence s'affranchit des lois de la représentation ; mais ces lois subjectives ne s'évanouissent que pour rendre plus lumineuse l'essence objective des choses; le génie ne se libère du besoin pratique que pour retrouver en soi une « nécessité instinctive », grâce à laquelle il va, sans faiblir, à l'essence du réel. Voilà pourquoi il peut être appelé « le clair miroir de l'univers », et non le prisme menteur qui en déforme l'image1. Or cette objectivité du génie reçoit de l'expérience deux preuves convaincantes. L'une, c'est l'accord des génies de tous les temps et de tous les lieux, accord d'autant plus frappant qu'il est spontané. Car, si le penseur de génie est un Selbstdenker, au contraire du « philosophe livresque » , cependant son effort isolé le conduit, du point de vue individuel où il s'est placé, à la vérité éternelle que d'autres ont aperçue avant lui sous un angle différent2. C'est ainsi qu'un Kant rejoint un Platon, et un Platon les sages de l'Inde. L'autre preuve, c'est que le lecteur lui aussi, tout dénué qu'il soit de génie, comprend les productions du poète et du philosophe. « Si
1. Monde, Suppléra., ibid., p. 447; cf. Monde, I, g 51, p. 329-330.
2. Parer ga, II, ch. m, § 57, note, W., V, p. 96; et ch. xxn, § 263, p. 523.
nous prenons du plaisir* au paysage qu'étale sous nos yeux un Lied de Goethe ou une description de Jean-Paul, c'est que ces peintures nous font partager l'objectivité de ces esprits, c'est-à-dire la pureté avec laquelle, chez eux, le monde comme Représentation s'est isolé et, pour ainsi dire, totalement détaché du monde comme Volonté1. » On reconnaîtra bientôt l'importance de cette déclaration. Elle tempère ce que la théorie romantique du génie avait de trop aristocratique. Aussi bien, et malgré qu'il insiste de préférence sur l'incomparable prééminence du génie, Schopenhauer a-t-il précisé et élargi ces concessions. Le chapitre du Monde consacré au génie est suivi d'un autre, très court mais fort net, où celui-ci n'apparait plus que comme l'hypertrophie d'une faculté d'intuition commune à tous les esprits. Schopenhauer est trop clairvoyant pour n'avoir pas compris qu'entre l'effort d'invention du créateur et l'émotion du simple amateur qui jouit des œuvres du génie, il y a quelque chose de commun. Il écrit : « L'aptitude à reconnaître les Idées et à se poser en face d'elles... comme pur sujet connaissant doit, à un degré plus faible et différent, être innée chez tous les hommes; autrement, ils seraient aussi incapables de jouir des œuvres d'art que de les produire et resteraient totalement insensibles au beau et au sublime; bien plus, ces mots mêmes seraient pour eux dénués de sens 2. » Voici donc un pont jeté entre le génie et la foule. Sans doute, c'est une haute noblesse que l'élite des grands esprits ; mais, comme cette élite est née de la foule, comme elle ne connaît point de privilège héréditaire, on s'explique