L ART LIBÉRATEUR. — INESTHÉTIQUE
désirer, qui ne trouve normalement de jouissance que dans la satisfaction de l'appétit, trouve sa joie la plus pure dans l'abolition même du désir1. Pareil plaisir n'est plus de l'ordre physique; il est l'indice d'une sorte de révolution dans l'absolu, et il n'est pas surprenant que nous en trouvions l'analyse dès le seuil de la « métaphysique du Beau2 ».
Cet élément subjectif du plaisir esthétique ne laisse pas d'en expliquer bien des modalités. On comprend, par exemple, que des objets fort insignifiants puissent devenir pour nous l'occasion d'une vive émotion esthétique, si nous les contemplons dans un esprit de total détachement, sans mépris comme sans désir. En pareil cas, nous prenons plaisir moins aux choses mêmes qu'au sentiment de notre propre apaisement. C'est ainsi que les peintres flamands éveillent notre intérêt pour des paysages médiocres ou des scènes banales de la vie quotidienne ; car ils les peignent avec une si parfaite objectivité qu'ils nous font participer nous-mêmes à la sérénité de leur vision des choses 3. Pareillement, on s'explique le « charme prestigieux » qu'exerce sur notre imagination l'éveil des souvenirs anciens ou la contemplation d'objets très éloignés; car, dans l'espace comme dans le temps, l'éloignement des choses nous dispense de les désirer ou de les craindre et laisse ainsi notre volonté au repos4. Nos douleurs passées elles-mêmes cessent de nous affliger, parce que, devenues de simples objets de connaissance, elles sont sorties du
1. Parerga, II, ch. xix, § 203 ; W., V, p. 439-440. Cf. Monde, ibid., p. 265-266.