Leipzig, Hartknoch, mai
SCHOPENH AUER .
c'est l'inverse : ma pensée, mon œuvre, cela seul a pour moi valeur et importance1 ». Plus loin, il décrit ses scrupules d'écrivain rigoureux pour lui-même : « Je me dresse devant mon propre esprit, comme un juge inexorable devant un prisonnier couché sur le chevalet, et je l'interroge jusqu'à épuisement des questions... Le courage qui consiste à ne pas garder une seule question sur la conscience, voilà ce qui fait le philosophe. Il doit ressembler à l'OEdipe de Sophocle qui, cherchant la lumière sur l'horreur de son destin, fouille toujours plus avant, même quand il pressent déjà ce que la solution aura d'affreux pour lui 2 ». Il voulait qu'éclatât dans son livre cette « sincérité », cette « naïveté », que le clair regard de son génie apercevait dans les choses.
En mars 1818, il portait à l'imprimeur son ouvrage achevé. Épuisé par l'effort, irrité par les lenteurs de l'impression, il partit en septembre pour l'Italie, sans avoir achevé la correction des épreuves, emportant une recommandation de Gœthe pour Byron.
, Dans les derniers jours de décembre, paraissait à Leipzig, chez l'éditeur Brockhaus, Le Monde comme volonté et comme représentation * .
Du premier voyage de Schopenhauer en Italie, nous ne savons à peu près rien. Les biographes ont peine à se consoler de cette lacune. Quand il avait parcouru l'Europe avec ses parents, il n'était guère qu'un enfant, et, qui pis est, un enfant ignorant. En 1818, au contraire, âgé de trente ans, riche d'une vaste culture littéraire et scientifique, il a
1. Lettre du 3 septembre 1815, Schem., p. 76-7; Griseb., W., VI, p. 218.
2. Lettre du 11 novembre 1815, Schem., p. 82 ; W., VI, p. 223.
3. Die Welt als Wille und Vorstellung, Leipzig, avec la date 1819.
déjà écrit Je meilleur de son œuvre, et, dans cette œuvre, l'une des parties les plus vivantes, les plus personnelles, est, à n'en pas douter, la théorie de la beauté naturelle, de Fart et du génie. Avec quelle curiosité éclairée, quelle puissance d'intuition ne va-t-il pas visiter le « bel paëse, dove il si suona1 »?
Mais il n'est resté trace de ses impressions. Il avait cependant écrit, tout au long de son séjour, un Reisebuch qui nous est parvenu. Mais ce cahier n'est rien moins qu'un journal de voyage; ce sont des notes philosophiques, d'un caractère très général, sans autre lien avec les circonstances où elles furent écrites que l'indication de la date et du lieu. Nous savons, par ces notes, qu'il gagna Venise par Vienne et Trieste, puis Florence, Bologne et Rome où il passa une partie de l'hiver. En mars, il est à Naples, d'où il revient, en avril, à Rome et à Venise. Aucune lettre non plus n'a survécu de cette époque. Il en a écrit, cependant, à sa sœur Adèle, avec laquelle il entretenait encore d'affectueuses relations. On a conservé, en revanche, les réponses d'Adèle, qui ne laissent guère deviner de celles d'Arthur qu'un détail intéressant. Il aima à Venise une jeune fille « riche et de bonne famille ». Gomment l'irréductible ennemi du « sexe aux cheveux longs et aux idées courtes » a-t-il su aimer une femme du monde? C'est ce qu'on aimerait à connaître. Tout ce que nous savons, c'est qu'il aima assez pour être jaloux, et que cette jalousie l'empêcha tout justement de porter à Byron la lettre de recommandation dont Gœthe l'avait muni. L'anecdote vaut la peine d'être contée, car elle peint
1. C'est lui-même qui cite ce vers de Dante en annonçant à Gœlhe son départ pour l'Italie (Schem., p. 102).
l'homme. « J'étais allé me promener au Lido avec mon aimée, a-t-il raconté lui-même, quand ma Dulcinée s'écria, dans la plus grande excitation : « Ecco il poeta inglese ! » Byron passa devant moi au galop de son cheval et la Donna ne put, de toute la journée, oublier cette impression. Mon parti fut pris dès lors de ne pas remettre la lettre de Goethe : j'eus peur des cornes1. » On peut croire qu'il entra dans cette jalousie plus de vanité que d'amour. La gloire du poète était insupportable au philosophe qui attendait avec impatience l'aube tardive de la sienne.
De Venise, en juin 1819, il gagna Milan où l'attendait, avec une lettre de sa sœur, une fâcheuse nouvelle. La maison Bûhl, de Dantzig, dans laquelle étaient engagées toute la fortune de sa mère et de sa sœur, et la plus grande part de la sienne, était en déconfiture. Il fallait aviser. En hâte, Schopenhauer répond à Adèle qu'il est disposé à partager avec elle et sa mère sa part de fortune personnelle; puis, renonçant à la suite du voyage, il précipite son retour et, après un bref séjour àWeimar, où il voit Gœthe deux fois, il regagne Dresde pour y régler ses intérêts d'argent. S'il n'aimait pas les affaires, du moins avait-il le goût de l'ordre, une méfiance systématique des hommes et un attachement tenace à son droit qui lui tinrent lieu de sens commercial. Il se défendit avec acharnement contre la maison Biihl et, tandis que Johanna et Adèle acceptaient un compromis qui réduisait leur capital des deux tiers, il tint bon, prévit que l'entreprise se relèverait, et, deux ans plus tard, put retirer son avoir intact.
1. Rob. v. Hornstein, Meine Erinnerungen an Schop., dans la Neue freie Presse des 21 et 23 novembre 1883. Cité par Grisebach, W., VI,
Mais, en attendant cette issue, l'avenir restait incertain. Il fallait parer à la ruine possible. Schopenhauer résolut d'embrasser la seule carrière à laquelle il semblât propre : l'enseignement. Après avoir hésité entre les deux universités où s'était formé son esprit1, il se décida pour Berlin, où il espérait trouver pour ses leçons, « un public mûr et cultivé2 ». Il adressa, le 31 décembre, à la Faculté de philosophie une demande d'habilitation, avec le copieux Curriculum vitae qui est encore, sur les trente premières années de sa vie, le meilleur des documents. Le 23 mars 1820, il professait « in concessu facultatis » sa « leçon d'essai » « sur les quatre différentes sortes de causes3 ». Il triomphait de cette épreuve, où il réfuta victorieusement les objections de Hegel, et, quelques jours plus tard, avec le titre de « privat-docent », il ouvrait un cours privé de cinq heures par semaine « sur la philosophie en général, c'est-à-dire sur l'essence du monde et sur l'esprit humain ».
Que fut cet enseignement? On n'en a conservé aucun témoignage extérieur. Mais le texte même des leçons, rédigées in extenso y a été retrouvé dans les papiers de Schopenhauer et Grisebach en a publié de bien intéressants extraits4. Il semble, à en juger par ces fragments, que les leçons du nouveau privat-docent aient dû paraître à ses auditeurs singulièrement neuves et vivantes : neuves, car le maître rompait avec la coutume toute scolastique qui veut qu'un professeur de philosophie, dans une uni-
1. Voir ce qu'il écrit à ce sujet à ses anciens maîtres, Blumenbach, de Gœttingue, et Lichtenstein, de Berlin, Ed. Griseb., p. 34-41.