‹ SchopenhauerChapitre 225 sur 266 · Wahlverwandschaften, I · texte numérisé non relu

Wahlverwandschaften, I

l'art libérateur. — l'esthétique. 329

tour à tour « loup pour l'homme » ou objet de désir passionné, peut-il contempler son semblable avec le détachement serein de l'admiration?

En tout cas, et quelle qu'en soit la volupté, cette contemplation ne suffît point à révéler à l'homme la perfection de la beauté humaine. Une théorie courante veut cependant que les arts plastiques soient une « imitation » de la nature. Conception absurde, réplique Schopenhauer. Sculpteur et peintre s'efforcent de réaliser la beauté parfaite, absolue ; comment en auraient-ils même l'intention, s'ils n'ont d'autre ressource que d'observer autour d'eux des corps toujours « manqués », dissemblables, dont aucun n'est l'exemplaire parfait de la beauté idéale? Croit-on par exemple, suivant le propos prêté par Xénophon à Socrate, que les sculpteurs grecs aient constitué le canon de la beauté humaine par procédés purement empiriques, empruntant à un modèle le bras, à l'autre le genou? Non, toute conception d'un « idéal » implique, par définition, une construction a priori de l'esprit ; or cette construction est possible, parce que l'artiste saisit en lui-même cette. Volonté unique, dont il ne trouve dans les corps humains que d'imparfaites manifestations. C'est son identité essentielle avec la nature qui lui permet de former, par un jeu tout intérieur, des « anticipations » de l'idéal que la nature s'efforce obscurément de réaliser. Or, chez l'artiste de génie, cette anticipation devient claire vision; «il comprend la nature à demi-mot et exprime clairement ce qu'elle ne peut que balbutier; cette beauté de la forme, que la nature exprime des milliers de fois sans la réussir, il l'imprime à la dureté du marbre et la dresse devant cette nature à laquelle il semble crier : Voilà ce que tu voulais

dire ! à quoi le connaisseur répond comme un écho : Oui, c'est bien cela 1 ! »

L'a-priorité de la beauté morale entraine avec elle un autre caractère de l'idéal plastique, la généralité. Cette conséquence ne laisse pas d'être inquiétante; l'art va-t-il être réduit à la reproduction indéfinie de « canons » impersonnels, froides et monotones abstractions? La théorie des Idées semble, à vrai dire, offrir un recours contre ce risque. Nous savons, en effet, que, dans l'espèce humaine, chaque individu incarne à lui seul une Idée particulière ; sa physionomie singularise le genre en un type original ; en un mot, il a un « caractère », que l'art doit dégager et fixer. Malheureusement, la théorie du caractère demeure encore trop abstraite chez Schopenhauer pour l'affranchir du formalisme esthétique; le caractère qu'il recommande à l'artiste de traduire, ce n'est pas celui que l'œil aperçoit dans un individu concret, c'est encore un « caractère idéalisé », c'est-à-dire « un aspect de l'idée de l'humanité » ; ce n'est plus « l'homme » absolu, mais c'est encore « Apollon, Bacchus, Hercule, Antinous », types différents l'un de l'autre mais éternellement identiques à eux-mêmes, tels que Schopenhauer avait pu les admirer à Florence, Rome ou Naples2. Notons une fois de plus, pour n'y plus revenir, le classicisme impénitent de cette conception. Si Schopenhauer n'a pas goûté à son prix l'architecture gothique, moins encore a-t-il compris l'art plastique du moyen âge; son esthétique ne fait aucune place à l'expression individuelle; c'en est sans doute la plus grosse lacune.

Il a, toutefois, nettement reconnu l'inégale aptitude des

1 Monde, ibid., p. 297.

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