Monde, I, g
l'art libérateur. — l'esthétique. 333
Obligée de recourir aux mots, la poésie ne peut traduire l'Idée qu'à travers le concept, l'intuition qu'au moyen du général; mais, si elle ne peut figurer directement l'Idée, du moins peut-elle la suggérer au moyen même du concept, qui conserve de son origine empirique un pouvoir évocateur d'images. Métaphores, comparaisons, paraboles, allégories ne sont que des procédés plus ou moins détournés, mais semblables au fond, pour tirer du concept tout ce qu'il peut fournir à l'imagination de symboles concrets. En rapprochant les mots, le poète produit une sorte d'interférence des concepts qui « resserre peu à peu la généralité jusqu'à la rendre intuitive ». La simple épithète suffit déjà à restreindre l'extension des mots, leur prête la couleur et les rapproche de la vie
Néanmoins, et quelle que soit la puissance suggestive des procédés littéraires, l'emploi du signe verbal, dans l'expression de la beauté sensible, met la poésie en état d'infériorité à l'égard des arts plastiques. En revanche, ces conditions mêmes assurent à la poésie le privilège unique de traduire la vie et la pensée. La sculpture et la peinture dessinent exactement une attitude, mais elles la figent ; elles reproduisent l'expression d'un visage , mais laissent échapper l'état d'âme qu'elle signifie. La poésie, au contraire, suit l'action dans son « progrès » et reflète toutes les nuances de la pensée ; car celle-ci a pour matière ces mêmes concepts que le langage a pour fonction d'exprimer. Or, si l'on songe que la pensée est elle-même la plus haute objectivation de la Volonté, on reconnaîtra que l'objet propre de la poésie, c'est l'homme même saisi dans son