Ibid., p
l'art libérateur. — l'esthétique. 335
confidence de ses propres états; alors, au fond de son propre cœur, il saura retrouver l'idée de l'humanité tout entière. « Le vrai poète exprime dans la poésie lyrique l'âme de toute l'humanité, ce que des millions d'hommes passés, présents ou à venir ont éprouvé ou éprouveront dans des situations qui sont les mêmes, parce qu'elles se reproduisent toujours... Le poète est l'homme universel (der allgemeine Mensch)... le miroir de l'humanité1. »
A l'autre extrémité de la classification des genres littéraires, par delà l'épopée et le roman, se trouve la tragédie, le plus objectif de tous. Objective, elle l'est à tous égards : par les procédés matériels qu'elle emploie pour instaurer, devant les yeux du spectateur, l'image directe de la vie ; par la grandeur surnaturelle des caractères, qui doivent être de taille à incarner l'humanité tout entière, enfin par les situations exceptionnelles et douloureuses qu'elle choisit et à l'épreuve desquelles doit s'accentuer encore, en mal comme en bien, le relief de ces caractères. Dans ces situations mêmes, Schopenhauer introduit une gradation. Parfois, et ce sont les plus artificielles, un héros est exposé aux coups d'un destin aveugle; c'est le cas de la plupart des drames antiques ; d'autres fois, c'est un caractère monstrueux, un Richard III ou un Iago, qui écrase de sa méchanceté tous ceux qui l'approchent; et c'est là un progrès dans le sens de l'objectivité du drame. Mais en aucun drame cette objectivité ne se réalise aussi pleinement que dans les situations qui résultent logiquement de la simple opposition des caractères. En ce cas, il n'est point besoin de circonstances ni de caractères exceptionnels pour nouer
i. Monde, ibid.,\>. 329.
l'intérêt du drame : il surgit de lui-même, à l'occasion des incidents les plus banals; car il suffit que des volontés soient dressées l'une contre l'autre, pour que chacune, par une sorte de nécessité logique, fasse fondre sur l'autre les pires infortunes. Or ce qui fait la grandeur de pareils conflits, c'est qu'ils expriment l'essence même de la misère humaine, cet antagonisme fatal des créations de l'universelle Volonté, que nous avons retrouvé à tous les degrés de l'être ; c'est le tragique de la vie elle-même qui envahit le théâtre, c'est «le crime d'être né », pire que le crime d'OEdipe, qui émeut notre pitié, et presque notre remords. La tragédie de caractères s'élève aux proportions d'un drame cosmique1.
d. La musique.
Avec la tragédie s'achève le cycle des arts proprement dits, dont le développement correspond au progrès de la Volonté dans son objectivation. De la pesanteur à. la pensée, toutes les Idées qui animent la nature se sont réfléchies, chacune dans un art différent, comme dans autant de miroirs aptes à les refléter. L'art ne laisse donc rien échapper des représentations infinies où se dépense l'infatigable Volonté, rien, si ce n'est la Volonté elle-même, dont la tragédie n'exprime encore que la plus parfaite objectivation, à savoir l'Idée de l'homme, mais non l'essence intime. D'autre part, il n'est pas un art qui n'exprime un aspect idéal de la Volonté, pas un, si ce n'est la musique qui, on l'a remarqué, n'a pas trouvé place dans la série des arts représentatifs.