‹ SchopenhauerChapitre 231 sur 266 · Monde, ibid., p. 332-337. Cf. Supplém., ch. xxxvii · texte numérisé non relu

Monde, ibid., p. 332-337. Cf. Supplém., ch. xxxvii

l'art libérateur. — l'esthétique. 337

Cette double exception est significative et met le philosophe qui y réfléchit sur la voie d'une hypothèse hardie. Entre un art sans « objet » et une réalité qu'aucun art représentatif ne peut exprimer, on est amené à pressentir une mystérieuse affinité. A défaut d'objet, au sens intuitif du terme, la musique n'aurait-elle pas pour fonction d'exprimer la puissance intime que tout objet masque et révèle à la fois, la Volonté même dans sa pure essence? Schopenhauer, dont le génie tout intuitif ne connaît guère les scrupules de l'hypothèse prudente, avoue qu'il a hésité longtemps à reconnaître à l'art musical cette mission exceptionnelle. Mais l'évidence lui a semblé s'imposer enfin et c'est avec une assurance toute dogmatique qu'il expose son esthétique musicale.

On peut distinguer dans cette esthétique deux éléments très inégaux : une théorie profonde de l'émotion musicale, et une conception fantasmagorique, rêve de romantique en délire, de la signification métaphysique de l'art musical.

Ce que Schopenhauer a bien vu et expliqué, en termes admirables, c'est l'intimité, disons mieux, la subjectivité de l'émotion musicale. La musique, qui ne représente aucune image spatiale nimême aucune pensée abstraite, est un art de pure intériorité ; sa forme, qui est le temps, et le temps seul, est précisément la forme unique de notre vie intérieure; de sorte qu'elle s'adapte avec une merveilleuse souplesse à tous les mouvements de notre être intime ; la mélodie que nous percevons se fond, s'identifie avec le rythme même de notre vie la plus profonde ; elle s'insinue si bien en nous que nous perdons le sentiment de la recevoir du dehors ; elle nous isole du monde extérieur et nous fait pénétrer dans les plus secrets abîmes de notre propre

conscience. C'est pourquoi aucune émotion d'art n'atteint la profondeur et l'intimité de l'émotion musicale. D'autre part, puisque sa forme pure est le temps, elle nous transporte d'emblée en dehors de l'espace et de la causalité, c'est-à-dire hors de l'intelligible; aussi nous apparait-elle comme inexplicable en raison, et nos pauvres concepts échouent à analyser? « ineffable » joie qu'elle nousprocure. C'est ne rien expliquer par exemple, que de réduire cette joie au sentiment d'un rythme mathématique. Et cependant ce mystère s'ouvre tout entier à nous, dès que nous y pénétrons; nous nous y retrouvons à l'aise, comme dans « un paradis familier ». D'où vient donc ce sentiment d'abandon confiant et, si l'on peut dire, cette impression de « déjà vu », sinon de ce que le mystère musical est l'image du mystère de notre essence propre, ou plutôt l'expression même de la Volonté commune à laquelle participent le compositeur et l'auditeur? C'est pourquoi la musique « n'exprime pas telle ou telle joie, telle ou telle affection,... mais la joie, l'affection même » ; c'est pourquoi encore, elle est à la fois le plus subjectif de tous les arts, mais, en même temps, « expression du monde... langage universel; elle exprime ce qu'il y a de métaphysique dans le physique, la chose en soi de chaque phénomène1 ».

La hardiesse de ces conclusions ne laisse pas d'être déjà inquiétante. On en pourrait cependant retenir cette affirmation plus modeste que la musique n'est pas une construction arbitraire de l'imagination, qu'en approfondissant tous nos états intimes elle exalte notre sympathie pour les sentiments les plus impersonnels et élargit même notre intel-

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