Ibid., § 62, p. 432. Cf. § 66, p
LA MORALE
comme le veut Kant, maisl' « appropriation » (Aneignung), c'est-à-dire le travail grâce auquel un agent fait « sien » un objet extérieur et y imprime la marque de son activité. La propriété est en quelque sorte le prolongement du corps, une objectivation de la volonté dépassant la personne physique. Elle a donc un fondement strictement naturel. Injuste encore, le mensonge, en ce qu'il tend à imposer à l'esprit d'autrui une croyance fausse qui limite son pouvoir d'action sur les choses
Telle est, brièvement esquissée, la théorie schopenhauérienne de l'injustice. Elle est à double titre originale. D'une part, le terme d'injustice, qu'on peut trouver assez mal choisi, ne représente pas ici une notion abstraite, comme serait celle d'un ordre de la nature violé par une volonté rebelle. L'homme à qui l'on a fait tort le « sent » immédiatement, comme il éprouve la douleur physique, et il en éprouve une peine morale, distincte de cette douleur, parce qu'il reconnaît, à la source de l'échec infligé à sa volonté, l'antagonisme d'une volonté étrangère à la sienne ; de son côté, l'homme injuste éprouve une sorte de malaise spécial, le « remords », parce qu'il reconnaît dans sa victime une volonté semblable à la sienne ; il sent qu'il s'est frappé en frappant autrui. Ainsi la conscience de l'injustice est bien un sentiment, non une notion rationnelle. Aussi bien, — et c'est là le second trait que nous devions rehausser, — ce sentiment est-il antérieur à toute notion d'un ordre moral ; il ne faut pas prêter aux volontés particulières de la cité universelle une sorte de droit présomptif à développer également
1. Monde, § 68 ; W., I, p. 431-437 ; Mo?'., § 14-17 ;W., III, p. 577-607.
leur activité; carie droit, loin de devancer l'injustice, la suit et n'en est que la limitation. Schopenhauer insiste sur ce point que, de la justice et de l'injustice, la seconde seule est primitive, la première dérivée et négative l.
b. Droit naturel et droit positif.
Qu'est-ce donc que lè droit? Simplement la négation d'un tort naturel. On ne parlerait pas de droit, s'il n'y avait pas d'injustice. C'est ainsi qu'il n'est pas injuste de laisser sciemment périr de faim un malheureux, puisqu'il n'y a pas là empiétement d'une volonté sur le domaine d'une autre; aussi ne peut-on dire que le pauvre ait droit à l'aumône du riche. En revanche, la violence, la ruse pourront devenir des droits si elles ne sont employées que pour contenir l'atteinte portée à une volonté; il y aura, de même, un droit de mentir pour quiconque est menacé de violence. Le droit est ainsi « la négation de la négation » opposée à mon vouloir. Il est la réaction spontanée de ma volonté contre l'injustice ; et c'est en ce sens qu'il est possible de parler de « droit naturel » , mieux encore, de « droit moral2 ».
Faut-il assigner la même origine au droit positif? En d'autres termes, l'État a-t-il pour mission d'assurer à chacun le libre exercice de ses droits naturels et le développement de sa personne morale? Au moment où Schopenhauer établissait sa doctrine, les théories les plus en vogue en Allemagne s'accordaient à subordonner le droit à l'éthique; Kant avait aperçu, dans le droit naturel, la