Monde, I, § 66, p
S 3. — La morale de la pitié.
Si donc une morale est possible, qui dépasse la codification des égoïsmes, tout essai de la construire dialectiquement est a priori condamné. Tranchons le mot : seule est possible une morale mystique. Schopenhauer ne s'en défend pas et, bien qu'il ait tenté, une fois au moins, une sorte de déduction de la charité, il affirme nettement, au terme même de cette déduction, le caractère « mystérieux » du « motif » de la vraie moralité1. Non sans doute qu'il faille attendre d'une révélation transcendante la lumière qui guidera notre recherche ; mais il nous faut, une fois de plus, quitter la route banale, facile, mais illusoire, de la connaissance discursive et fouler à nouveau les sentiers de l'intuition qui nous ont conduit déjà aux clairs horizons de l'être et de la beauté. Or envisageons du point de vue de l'intuition ces mêmes problèmes pratiques, que la morale de la justice a résolus en termes de raison : l'homme juste, disions-nous, reconnaît, parmi ses représentations, des sujets analogues à lui-même et s'impose cette maxime rationnelle de ne faire à nul autre ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît. Il a ainsi entrevu, autant qu'il le peut de ce point de vue discursif, la vanité du principe d'individuation. Mais qu'il aille plus loin ;
1. Mor., § 16, W., ITI, p. 586-590; cf. g 18, p. 608, et Monde, § 66, W., I, p. 472. Il y aurait lieu d'insister davantage, si la place ne nous manquait, sur les différences qui distinguent la dissertation sur les Fondements de la Monde des chapitres du Monde relatifs aux mêmes questions. Ce sont surlout des différences de méthode: la dissertation est plus scolastique, plus dialectique. Ce caractère s'explique peut-être par la nature de ce dernier ouvrage, destiné à un concours académique.
LA MORALE
qu'il achève de soulever le voile de Maïa : ce ne sont plus des sujets analogues à lui qu'il reconnaîtra chez les autres êtres : c'est lui-même, c'est sa propre volonté, en apparence dispersée dans l'humanité, dans l'animal, dans la nature entière ; et, dans la mesure où ces choses ne sont plus distinctes de lui, lui aussi sort de lui-même et se perd dans ces volqntés qu'il traitait en étrangères ; il sent alors la vérité profonde de cette formule du Véda : « Tattwam asi! tu es ceci! » Comme les sages de l'Inde, il a trouvé dans la « connaissance » la libération définitive de l'illusoire individualité1, lempore quo cognitio simul advenit, amor e medio superrexit 2.
Or, avec la vanité de l'existence individuelle, c'est aussi son incurable misère qui se découvre soudain à l'intuition dans son horreur infinie. Car, si autrui est moi, toute souffrance est mienne, et la mienne, à son tour, n'est qu'un moment de l'abominable drame que la Volonté se joue à ses propres dépens. Toute douleur, dès lors, se redouble dans l'intuition, en ce sens qu'elle devient révélatrice d'une douleur plus vaste qui la déborde. Ace point, le pessimisme de Schopenhauer vient tout entier s'intégrer dans sa morale ; c'est lui qui fournit à l'action le ressort tout-puissant que les morales grecque et judaïque ont en vain cherché dans l'admiration d'un ordre naturel ou transcendant. Ce ressort est la pitié. Schopenhauer a écrit sur ce sentiment des pages admirables qu'on aimerait à citer en entier. Nul n'a senti avec plus de force qu'un amour douloureux est plus profond, plus fécond aussi, qu'un amour fait d'ad-
1. Monde, ibid., p. 477-481. Cf. Supplém., ch. xlvii, W., II, p. 708.
2. Celte phrase de l'Oupnekhat (Trad. Duperron, t. II, p. 216) sert de molto au livre IV du Monde, p. 353,
SCHOPENH AUER .
miration ou de joie : « Tout vrai, tout pur amour est pitié, et tout amour qui n'est pas pitié n'est qu'égoïsme 1 ».
Est-ce à dire, en fin de compte, qu'il faille ériger la pitié en impératif? Nullement. « Je ne puis, écrit Schopenhauer, assigner à la volonté éternellement libre aucun devoir, aucune loi 2 ». Moins que toute autre, d'ailleurs, une morale de la pitié peut affecter une forme impérative. La pitié est un fait, rien de plus ; fait « mystérieux » , sans doute, en qui l'on peut reconnaître l'écho affectif d'une aperception intime de la chose en soi, mais dont l'expérience la plus superficielle suffit à établir la réalité. Le plus rude, le plus ignorant l'éprouve, à certaines heures, à l'égal des tendres et des sages 3. Ce fait posé, ses « effets pratiques », c'est-à-dire les devoirs positifs, s'en déduiront d'eux-mêmes. Au « neminem lœde », s'ajoutera cet impératif de la charité : « omnes, quantum potes, java » ; et la richesse du principe semble si évidente que Schopenhauer laisse assez dédaigneusement au moraliste le soin d'en développer les applications 4.
On le voit, la morale de la pitié se superpose à celle de la justice, mais on ne peut dire qu'elle la prolonge. Elles n'ont rien de commun, ni les principes, ni la méthode, ni les commandements. La première a pour point de départ l'égoïsme; pour instrument, la raison; pour conséquence, l'établissement de maximes négatives; la seconde procède par intuition et laisse à l'amour, une fois éclairé, la libre initiative de la charité et du sacrifice. Comprend-on, maintenant, à quel point est mystique cette morale de tendresse,
1. Monde, I, \ 67, p. 483. Cf. Mor., W., III, § 16, p. 589-590 et § 18, p. 607-612,