Ibid., p
LA MORALE
surajoutée à une discipline d'égoïs me réfléchi, et comment son auteur a pu dire qu'il y a, dans tout acte de bienfaisance, un « commencement de mysticisme » ?
Ce dernier trait de l'éthique schopenhauérienne, on le sait, a vivement indigné l'auteur à' Au delà du bien et du mal. Nietzsche s'est étonné qu'« une tête aussi claire que Schopenhauer » ait pu s'éprendre d'un » radotage mystique et sans valeur 1 ». Cet étonnement s'explique si l'on n'envisage que l'un des aspects du tempérament philosophique de Shopenhauer. Naturellement porté au dédain de tout ce qui rentre dans la commune mesure, imbu du préjugé romantique contre le banal dont s'enchante le « philistin », vivement frappé de la distance qui sépare le génie de la foule des esprits vulgaires, il semblait qu'il dût logiquement fonder une morale aristocratique et revendiquer le droit, pour le « sur-homme », de s'affranchir des règles propres à brider les « esclaves ». N'a-t-ii pas, presque dans les mêmes termes que Nietzsche, vanté le « mépris » qui constitue, pour l'homme supérieur, une sorte de noblesse? « Stolz ist nicht wer willl N'est pas fier qui veut! » écrit-il2. Mais l'étonnement cesse si l'on se rappelle que, sous la raideur qui est devenue de bonne heure une « attitude » défensive, se dissimule la sensibilité d'une âme douloureuse, plus sympathique à la souffrance qu'à la joie, et assez attentive au mal pour entendre, en toute douleur, l'écho assourdi de la douleur universelle. N'oublions pas non plus ce que Schopenhauer doit au christianisme. En un sens profond, cet athée a été
1. Nietzsche, Morgenrôte, § 142, Werke, Leipz., 1900, t. IV, p. 147. Cf. Jenseits von Gut u. Bôse, Berlin, 1879, p. 225-240, et Gôtzen. Dàmmerung, Leipz., 1889, p. 107.