Par., W., IV, p. 403. Cf. Nom. Par., N., IV, p
« touché de la grâce ». Aucun philosophe moderne n'a plus catégoriquement proclamé la supériorité de la morale chrétienne sur la morale grecque l. Enfin et surtout, par delà l'Évangile, c'est aux Védas, aux Pouranas, au Bhagavad-gita, à Çakya-Mouni, que Schopenhauer doit l'inspiration centrale de sa morale pitoyable; car il trouvait, au fond de la sagesse hindoue, une métaphysique plus voisine de la sienne que celle du christianisme. En établissant la fraternité des hommes en Dieu, l'Évangile maintient entre eux une distinction; il fonde ainsi la doctrine de la « dignité personnelle » et assigne à chacun pour fin son « salut » individuel, laissant à Dieu la tâche de k sauver le monde » du péché. D'autre part, le pessimisme chrétien n'est pas radical; car il rattache le mal, non à la création même, mais à la chute volontaire de la créature parvenue déjà à la clarté de la raison. Védisme et Bouddhisme, au contraire, s'accordaient à reconnaître l'identité foncière des êtres sous l'illusoire dispersion des choses et à dénoncer cette illusion, c'est-à-dire l'existence même des individus, comme le mal absolu; ils enseignaient comme premier commandement la compassion pour tous les vivants, hommes, animaux, plantes et choses inertes. Toute la morale de la pitié est là; et là aussi est déjà la morale d'abnégation qui couronne le système.
g 4. — La morale de l'abnégation.
Deux morales, dans un système, c'est beaucoup déjà. Il ne semble pas douteux cependant qu'avec l'abnégation
ï. Mor.y g 19, W., III, p. 615.
LA MORALE. 359
ce soit bien une troisième morale qui s'ajoute aux précédentes et s'en distingue profondément. La morale de la justice et celle de la pitié, malgré les différences que nous avons signalées, affirment ce caractère commun de supposer l'acceptation de la vie ; la seconde, avec ses maximes positives, présente même ce caractère avec plus d'évidence que la première. Dire à l'homme : « aide ton semblable », n'est-ce pas lui ordonner : prends ta part de son fardeau, atténue sa douleur, rends-lui la vie supportable et douce? Célébrer le dévouement de Régulus, de Winkelried ou le martyre de Giordano Bruno n'est-ce pasfadmettre que les biens pour lesquels meurt le héros, patrie, famille, vérité, méritent ce suprême sacrifice? qu'en un mot, la vie, si douloureuse soit-elle , vaut encore la peine qu'on la vive, en s'efForçant de la rendre meilleure?
Or il est évident que la logique du système conduit à une tout autre conclusion; l'atténuation de quelques souffrances individuelles ne peut satisfaire celui qui s'est pénétré de l'infinitude du mal d'être et de l'absolue vanité de l'existence individuelle. Illusionnisme radical et pessimisme radical aboutissent nécessairement à la condamnation de la vie; et, puisque cette vie est l'œuvre de l'aveugle Volonté, la tâche qui s'impose à la volonté, devenue consciente d'elle-même, est évidemment d'abolir son œuvre parla cessation totale du vouloir2.
a. Le Nirvana.
Pareille « suppression de la Volonté par elle-même »