Supplérn., loc. cit., p
SCHOPENH AUER .
tianisme. Les premiers se sont affranchis par la connaissance dialectique ; les seconds lui offrent des cas saisissants d' « expériences » individuelles suffisantes pour déterminer, en dehors de toute spéculation, la « conversion » radicale et soudaine de la volonté : tel l'abbé de Rancé, abandonnant le monde le jour où il apprend, dans des circonstances horribles, la mort delà femme qu'il aimait4.
Ainsi définie, la morale de l'abnégation aboutit aux conséquences que l'on devine. La pitié enseignait les devoirs positifs d'assistance : l'abnégation suggérera avant tout une discipline personnelle, destinée à fortifier la maîtrise de la volonté une fois éclairée sur ses propres impulsions. Chasteté, pauvreté volontaire, mortifications, acceptation de toute épreuve et de toute humiliation, attente joyeuse de la mort libératrice, en un mot, toutes les vertus combinées de l'ascétisme hindou et de l'ascétisme chrétien prendront place dans cette morale de renonciation. Cependant, de l'idéal bouddhique et de l'idéal chrétien, c'est, en définitive, le premier qui l'emporte. La sainteté chrétienne, même chez le moine qui s'enferme au fond d'un cloître, n'a jamais abdiqué les devoirs de solidarité humaine; l'ascète qui prie et se mortifie pour le salut des pécheurs croit encore agir, de l'action la plus efficace , contre le mal et pour le salut du plus grand nombre ; il y a, jusque dans son repliement sur soi, un effort tendu vers l'avènement d'un ordre meilleur. Or la morale dernière à laquelle aboutit la métaphysique schopenhauérienne n'a rien de conquérant ni d'altruiste. Il serait, sans doute, inexact de dire qu'elle retourne à l'égoïsme, car, à la hau-
i. Supplêm.y ch. xlviii, W., Il, p. 743 et tout le chap. xlviii où sont rolalées nombre de conversions.
LA MORALE
teur où nous nous sommes élevés, toute distinction a disparu du tien et du mien ; mais c'est une morale de quiétude. L'idéal qu'elle propose, ne l'oublions pas, opère une synthèse originale de la béatitude esthétique et de la pureté morale. Le génie créateur et le saint se rejoignent au sommet de la pensée, et l'on comprend que Schopenhauer, à la dernière page du Monde, voulant reposer notre imagination sur un symbole concret de la parfaite béatitude, ait emprunté ce symbole à l'art et qu'il ait trouvé, sur les figures de Raphaël et duCorrège, « cet océan de quiétude, ce repos profond de l'âme, cette sérénité inébranlable 1 » qu'inspirent à l'artiste et au saint la claire vision de l'essence des choses et la totale abdication du vouloir.