lre préface du Monde,1®., I, p
ses collègues, quelque cours stéréotypé de logique ou de morale, il ne lui restait guère qu'une ressource, à savoir de reprendre, de semestre en semestre, les leçons de « philosophie générale » du début, c'est-à-dire de se répéter stérilement lui-même. Le silence lui parut préférable à cette écœurante besogne.
D'autres, cependant, même en s'imposant de n'enseigner que leur propre système, se fussent tirés d'affaire en approfondissant leur pensée, en développant les conséquences de leurs thèses, en prévenant les objections. Il ne manquait pas, dans le Monde, de difficultés dont Schopenhauer avait fort bien conscience, et qui eussent gagné à être examinées de près. La théorie de la représentation, la morale, pouvaient être développées. Une ]'a pas même tenté. C'est que, croyons-nous, après cinq années de féconde production, la source de l'invention commence déjà à tarir chez notre philosophe; c'est que la période la plus stérile de sa vie vient de commencer et que sa répugnance à enseigner n'est que le premier symptôme de cette stérilité.
S 4. — Les années stériles (1820-183$).
L'histoire de la période qui suit sera brève. Il n'en est issu ni un livre, ni un article, ni un acte notoire. La correspondance même est moins active que jamais. On a tout juste conservé la trace de deux douzaines de lettres en dix ans, et la plupart sont des lettres d'affaires. En 1824, le meilleur ami de Schopenhauer, Osann, se plaint de son
« silence éternel1 ». Ainsi les amitiés s'espacent, les affections se refroidissent. Les dernières discussions d'intérêt achèvent de brouiller le frère et la sœur. Sans amis, sans famille, sans attachement à sa profession, Schopenhauer ne sait où se fixer. Dès qu'il rentre en possession de sa fortune compromise2, il repart pour l'Italie. Mais déjà ce n'est plus l'attrait de la nouveauté, le plaisir du mouvement qui l'attirent. Bien qu'il n'ait que trente-deux ans, il voit déjà dans les voyages « un plaisir incommode et dont on se lasse vite » ; il ne veut plus parcourir l'Italie « en voya geur pressé », mais s'y installer et « poursuivre ses études comme chez lui ». Il envoie à Florence, pour y travailler, des lexiques et une caisse de livres. En réalité, ce n'est pas l'Italie qu'il cherche, c'est l'Allemagne qu'il fuit, toute cette « patrie gâcheuse d'encre et brocanteuse de mots » où, à son immense dépit, il n'a trouvé ni lecteurs, ni auditeurs; c'est le « désert de sable », c'est la vie chère, le dur hiver de Berlin3. Aussi, par contraste, tout l'enchante en Italie. Une lettre à Osann, page unique dans sa correspondance, déborde à la fois de gaité et de lyrisme. Lui, si morose, s'amuse de la gaité, de la rouerie, voire de l'impudence italienne. A Florence, il salue avec joie, « dans l'air immobile, le feuillage vert sombre, sérieux et mélancolique, vivement découpé dans l'azur foncé du ciel4 ». Jamais même il ne s'est senti plus sociable. Il fréquente la haute société florentine et la colonie anglaise 5. Et, cependant, il