W., VI, p
6. Nouv. Paralip., N., IV, p. 364. Cf. ibid. les §§ 638 et 680.
vérité, dont il a été toute sa vie le serviteur passionné, et qu'en toute loyauté il juge avoir découverte.
Dès lors, s'il se tait douze années, c'est qu'il juge n'avoir rien à dire. On ne découvre pas deux fois l'absolu. Tout ce qu'on peut faire, c'est de le commenter, de l'illustrer, et l'on peut dire, d'ores et déjà, que l'œuvre à venir de Schopenhauer, Y Éthique, la Liberté, la Volonté dans la Nature, ne seront, comme l'ouvrage final qui porte ce titre, que des Parerga, une exégèse de Schopenhauer par lui-même. Sans doute ces livres seront riches de pensées, mais on n'y trouvera pas « une pensée » vraiment neuve, pas un thème important qui n'ait été indiqué dans l'ouvrage de la trentième année ; bien souvent même, le commentaire ne vaudra pas le texte original.
Ajoutons que cette philosophie, moins que toute autre, était propre à se renouveler, et que les mêmes raisons qui ont rendu Schopenhauer inapte à l'enseignement, ont limité sa création véritable à un effort immense, mais unique. C'est, avons-nous dit, une philosophie de l'intuition. Or pareille philosophie comporte une part d'inspiration et, par là même, échappe aux desseins du travail méthodique. Schopenhauer, nous l'avons vu à maintes reprises, a comparé sa doctrine à l'œuvre d'art, en ce sens que toutes deux procèdent de la vision directe des choses. N'est-ce pas dire que le philosophe, comme l'artiste, voit plus qu'il ne crée, qu'il est passif, que sa volonté individuelle, qui le lie aux choses sensibles, s'évanouit et laisse ouverte à l'entendement la libre perspective des essences? Comme l'artiste et comme le mystique, le penseur a ses extases, qu'il n'est pas maître de renouveler à son gré. C'est précisément cette passivité de l'inspiration
philosophique que Schopenhauer a notée avec force dans un manuscrit qui date de la période de sa plus grande stérilité. « Ce qui me garantit la vérité... de mes théories, c'est que ce n'est pas moi qui les ai faites ; ce sont elles qui se sont faites d'elles-mêmes. Elles sont nées en moi, sans aucun concours de ma part, à des momen ts où toute volonté était profondément assoupie en moi et l'entendement sans maître1. » Il est clair, dès lors, que le penseur n'a rien de plus à faire qu'à attendre l'appel de « l'esprit saint2 »; et pourquoi même souhaiterait-il un appel nouveau, s'il a déjà revêtu ses intuitions d'une forme immortelle et ouvert toute grande aux hommes la porte du salut?
Est-ce à dire, pourtant, que Schopenhauer reste inactif? Les cahiers de notes de cette période, bien au contraire , nous apprennent qu'à Berlin comme à Florence, à Dresde , à Francfort, à Mannheim, son esprit est resté en éveil. Mais on ne trouve pas dans ces manuscrits la moindre esquisse d'une œuvre nouvelle. Il lit surtout les naturalistes et prend des notes; mais ce ne sont que des notes, sous lesquelles on sent persister une pensée unique, toujours la même. A vrai dire, la seule œuvre à laquelle Schopenhauer eût été capable de se consacrer alors, c'eût été une seconde édition du Monde, Il l'eût abondamment enrichie, comme il devait le faire vingt ans plus tard, de ses lectures et de ses réflexions. C'était bien là son intime désir. Mais le grand ouvrage se vendait si peu que l'éditeur en avait envoyé « une bonne partie » au pilon3.