‹ SchopenhauerChapitre 48 sur 266 · Voir les détails à l'appendice bibliographique · texte numérisé non relu

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3. Voir à ce sujet la lettre de C. G. Bâhr, qui obtint l'accessit, Grisbb., Lettr.,

VIE DE SCHOPENHÀUER.

peintres fixaient son image. L'un d'eux, un Français de Besançon, Jules Lunteschûtz, fît jusqu'à trois fois son portrait. Une jeune femme sculpteur de Berlin, Elisabeth Ney, est admise dans son cabinet de travail pour travailler à son buste; un admirateur, berlinois également, fait de lui une photographie que le philosophe déclare excellente1. Richard Wagner lui adresse un exemplaire du Ring, avec une dédicace où il proteste de sa « vénération » et de sa « gratitude ». Au jour anniversaire de sa naissance, il reçoit, même d'inconnus, des cadeaux, des fleurs, des adresses. A Francfort, enfin, le locataire longtemps ignoré de Schœne Aussicht devient l'objet de la curiosité générale. On colporte mainte anecdote sur son compte. Les voyageurs, de passage à l'Hôtel d'Angleterre, se font montrer la place à table du célèbre pessimiste et retiennent la leur dans son voisinage. Des étrangers le visitent. Parmi eux (1859), se trouvèrent deux Français, Foucher de Careil et Challemel-Lacour. Ce dernier a consigné, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, l'impression profonde et désolée qu'il rapporta de son entretien. Il lui sembla sentir passer sur lui « un souffle glacé à travers la porte entr'ou verte du néant2 ». Quant à Foucher de Careil, il a tracé de son interlocuteur un portrait qui vaut la peiné d'être reproduit : « C'était un vieillard à l'œil d'un bleu vif et limpide, à la lèvre mince, légèrement sarcastique, autour de laquelle errait un fin sourire, et dont le vaste front, estompé d'une tou(fe de

1. Elle est reproduite au début du t. Vide l'éd. Gkiseb. des Œuvres complètes. — Pour plus de détails sur les portraits de Schopenhauer, voir Griseb., Ed. u. Ined.y p. 46-52 et Gw., préface, vu et 369 sq.

2. Un Bouddhiste contemporain en Allemagne, mars 1870, p. 298 et suiv.

cheveux blancs sur les côtés, relevait d'un cachet de noblesse et de distinction la physionomie pétillante d'esprit et de malice. Ses habits, son jabot de dentelle, sa cravate blanche rappelaient un vieillard de la fin du règne de Louis XV ; ses manières étaient celles d'un homme de bonne compagnie. Habituellement réservé et d'un naturel craintif jusqu'à la méfiance, il ne se livrait qu'avec ses intimes ou les étrangers de passage à Francfort. Ses mouvements étaient vifs et devenaient d'une pétulance extraordinaire dans la conversation; il fuyait les discussions et les vains combats de parole, mais c'était pour mieux jouir du charme de la causerie intime. Quand il causait, la verve du vieillard brodait sur le canevas un peu lourd de l'allemand ses brillantes arabesques latines, grecques, françaises, anglaises, italiennes. C'était un entrain, une précision et des saillies, une richesse de citations, une exactitude de détails qui faisaient couler les heures; et quelquefois le petit cercle de ses intimes Fécoutait jusqu'à minuit, sans qu'un moment de fatigue se fût peint sur ses traits ou que le feu du regard se fût un instant amorti1. »

Ainsi la destinée lui donnait raison. Depuis longtemps, avec une fierté qu'aucun échec n'avait courbée, il avait prédit à ses familiers que son heure viendrait, que le dies irae sonnerait un jour aux oreilles de ses adversaires. Au déclin de ses jours, il pouvait écrire ces lignes tout empreintes d'une tranquille noblesse : Si guis tota die currens pervertit ad vesperam, satis est. Eh bien! c'est chose faite aujourd'hui : le crépuscule de ma vie devient

1. Foucher de Careil, Hegel et Schopenhauer, Par., 1862, p. 173.

l'aube de ma gloire, et je puis redire avec Shakespeare :

Good-morrow, masters ; put your torches out : The wolves have prey'd; and look, the gentle day, Before the wheels of Phœbus, round about Dapples the drowsy east with spots of grey.

Ihr Herren, guten Morgen, lôscht die Fackeln aus ! Der Wôlfe Raubzug ist gewesen; seht den milden Tag. Vor Phobus Wagen schreitet er einher, Den noch schlaftrunknen Ost mit Grau besprenkelnd . »

Much ado about nothing, V, 3 1 .

La vieillesse de Schopenhauer s'achevait telle qu'il l'avait souhaitée, dans la sérénité du juste triomphe, dans l'adoucissement des longues amertumes. Ce n'était pas la sainteté héroïque, qu'il a vantée en termes magnifiques, mais à laquelle il n'a jamais prétendu ; c'était, du moins, l'harmonie heureuse d'une existence bien disciplinée qui réalise pleinement la fin qu'elle s'est assignée. Il avait, sans compromission ni bassesse, imposé son œuvre à la méditation des hommes de son temps. Au surplus, il avait réglé sa vie de façon à la mettre à l'abri des surprises et des traverses. Une économie stricte et de prudentes opérations avaient accru son revenu2; une hygiène rigoureuse avait maintenu sa santé. A soixante-sept ans, il se baignait encore dans le Main et, longtemps après, se vantait encore d'être « frais comme un poisson ». Quant aux événements extérieurs, ils ne le troublaient guère, Non qu'il les ignorât, car il lisait assidûment, au casino,

1. Projet de préface pour la 3e éd. du Monde, relrouvé dans un cahier de notes, à la date de 1859, W., VI, p. 211. La citation latine, qui est de Pétrarque {De vera sapientia, p. 140), a seule passé dans la préface définitive.

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