CHAPITRE III
LE CARACTÈRE
La biographie de Schopenhauer nous a donné déjà mainte occasion de noter les principaux traits de sa physionomie intellectuelle et morale. Il ne saurait être question d'en reprendre ici le détail. On pourrait même s'en tenir à cette esquisse, s'il ne se posait, au sujet du caracère du philosophe , un problème qui n'intéresse plus seulement sa personne, mais son œuvre tout entière.
La philosophie de Schopenhauer est-elle, en effet, une construction purement logique, semblable à une déduction mathématique qui ne laisse rien entrevoir des passions du géomètre? Porte-t-elle, au contraire, l'empreinte de sa ersonnalité, et y a-t-il profit à connaître celle-ci pour omprendre celle-là? Pareil problème se pose à l'égard de ute philosophie; mais il est plus que jamais inévitable uand on envisage un système dont l'objet essentiel est e déterminer le prix de la vie, c'est-à-dire, de toutes les aleurs, celle que l'esprit de l'homme est le moins capable de mesurer d'après un critère objectif, abstraction faite de sa nature intime et de son expérience personnelle de la douleur et de la joie.
Le problème, en ce qui concerne Schopenhauer, est délicat. Déjà le caractère du philosophe avait déconcerté
la perspicacité de Gœthe1. Depuis, biographes et critiques se sont évertués à le déchiffrer , sans parvenir à se mettre d'accord.
D'après Ed. von Mayer2, le système philosophique de Schopenhauer serait l'expression même de sa vie. Misanthropie naturelle , déceptions et rancunes personnelles , auraient imprimé à l'œuvre ses traits les plus accentués; et, à première vue, ce qu'on sait de l'humeur du célèbre pessimiste semble bien confirmer cette interprétation.
Cependant d'autres critiques , et au premier rang Kuno Fischer3, n'ont pas manqué de signaler une étrange contradiction entre la vie et la doctrine de Schopenhauer. Ce pessimiste, en somme, semble avoir été un heureux du sort. Que vient de nous apprendre sa biographie, sinon qu'il n'a guère cessé, soixante-dix ans durant, de mener une vie conforme à ses goûts? Élevé très librement, il a échappé dès les premières années aux contraintes qui assombrissent l'enfance. Il voyage, il lit, à l'âge où d'autres apprennent le rudiment. Libéré de bonne heure de la tutelle des siens, matériellement indépendant, il se livre sans partage aux études de son choix; l'enseignement lui est ouvert dès qu'il le souhaite, jusqu'au jour où il s'en exclut volontairement. Lui qui a vanté en termes ardents la volupté de concevoir l'idée, il a pu, de bonne heure, avec une aisance créatrice, écrire l'essentiel de son œuvre. Il ignore le doute de soi, il s'enivre de l'orgueil de son
1. Gœlhe note, à la date de 1819 : « Une visite du Dr Schopenhauer, jeune homme généralement méconnu, mais aussi difficile à connaître... » (Tag- und Jahreshefte , Éd. delà grande-duchesse Sophie de Saxe, Weimar, 1887-1908, t. XXXVI, p. 151).
LE CARACTÈRE
propre génie. Dans cette vie que tant d'autres envieraient, il y a eu des déceptions d'amour-propre : on peut se demander s'il y a eu une souffrance vraie.
Ce théoricien de l'ascétisme a-t-il du moins vécu en ascète? Non, car il n'a fait abnégation de rien : ni de sa fortune, qu'il a défendue avec une habileté et une âpreté d'homme d'affaires, et qu'il a su doubler par d'heureux placements; ni de sa tranquillité, puisque, en pleine y guerre d'indépendance » , il a fui jusqu'à la vue même de la guerre et que, plus tard, en 1848, il a maudit l'insurrection pour avoir un instant troublé sa retraite. Surtout il n'a pas renoncé à la gloire, qu'il attendit toute sa vie avec une impatience farouche et dont il jouit avec volupté quand elle vint enfin, accueillant la flatterie la plus grossière, la plus suspecte, plus sensible à l'outrance de l'éloge qu'à la compétence de l'admirateur. Son mépris théorique de l'homme s'est concilié de la plus étrange façon avec le culte puéril de l'applaudissement. La haine des femmes ne l'a point empêché, jusqu'à l'âge mûr, de céder à l'attrait du sexe. Bref, il n'a pratiqué presque aucune des vertus qu'il a enseignées. Sa vie et son œuvre sont comme étrangères. Il n'a pas vécu sa pensée; et l'on peut, dès lors, se demander si sa pensée procède en quelque manière de sa vie personnelle, s'il n'a pas, pour reprendre l'expression pittoresque de Kuno Fischer1, assisté à la « tragédie de la misère universelle... assis dans un fauteuil extrêmement confortable », avec la curiosité aiguisée d'un spectateur singulièrement perspicace, mais sans se sentir luimême engagé à fond dans le drame.
i. Op. cit., p. 133.
Cependant, il suffit de lire vingt pages du Monde ou des Paralipomènes pour se persuader de ce qu'il y a d'incomplet, d'injuste et de faux dans cette interprétation. Aucun penseur, depuis Pascal, n'a imprimé à son œuvre un cachet plus personnel que Schopenhauer. Comment douter, par exemple, que, dans les pages où il a dénoncé le néant de la vie et la folie du vouloir-vivre , comme dans celles où tressaille la joie de la délivrance, dans celles où il dit l'apaisante influence de la beauté, on ne retrouve un écho des amertumes qui ont ulcéré son cœur et des joies qui lui ont rendu la sérénité ? Le problème n'est pas si simple que l'a cru Kuno Fischer, et la question reste ouverte de savoir d'où vient l'accent original et tragique du réquisitoire dressé contre l'existence par cet homme heureux.
Cet accent, croyons-nous, ce ne sont pas les péripéties extérieures de la vie du philosophe qui l'expliquent : il est l'écho de ce qu'il y a de plus intime dans son caractère. Il est, en effet, d'une psychologie singulièrement courte de penser que le prix qu'un homme attache à l'être varie avec le succès de ses entreprises. Il est telles existences lamentables qui ne se lassent pas de faire confiance à la vie et en appellent avec un optimisme imperturbable de la douleur d'hier à la joie de demain. D'autres, au contraire, quoique enviées, peuvent être un martyre quotidien, lorsqu'elles sont vécues par ces âmes naturellement douloureuses que tout blesse et que rien n'apaise. Rien de plus inégal que la puissance de sentir. C'est la capacité de souffrance, et non la dureté de l'épreuve, qui donne à la vie son prix.
Or il n'est pas douteux que Schopenhauer ait reçu en partage cette acuité dans la perception du mal qui exaspère
LE CARACTÈRE
la moindre piqûre et, par avance, ternit la joie. Il a quelque chose du Méphistophélès entre les doigts de qui les fleurs se dessèchent soudain. Et ce n'est pas là chez lui une disposition tardive de vieillard aigri ; il a écrit dans un cahier de notes1 : « Dès ma dix-septième année, avant d'avoir reçu aucune culture supérieure, je fus saisi de la misère de la vie, comme le Bouddha, dans sa jeunesse, quand il aperçut la maladie, la vieillesse, la douleur et la mort. » Dès lors, il se défait du dogme judaïque de la providence et voit dans le monde « l'œuvre d'un démon qui a appelé les créatures à la vie pour se repaître du spectacle de leurs maux ». Il n'a pas vingt ans quand sa mère lui écrit, en 1807 : « Je sais trop combien peu tu as en toi du sens joyeux de la jeunesse , quelle disposition à ruminer mélancoliquement tu as reçue de ton père en triste héritage 2 ». Peut-être même faut-il remonter plus loin et chercher jusqu'au seuil de l'adolescence les premières traces de cette complaisance à noter les aspects douloureux des choses. Durant son voyage en France, une visite aux Sourds-Muets de Paris, une autre au bagne de Toulon, la vue de la place des Terreaux, à Lyon, évocatrice de souvenirs tragiques, lui laissent une impression désolée3. La même année, il perd pour toute la journée le goût d'une partie de plaisir, parce que la voiture qui l'emporte avec les siens vient de passer devant des huttes misérables.
Peut-être, pourtant , cette capacité de souffrance n'eûtelle produit chez lui rien de plus qu'une mélancolie douce
1. Dans le Cholerabuch, c'est-à-dire vers la 43e année. N., IV, p. 350.