Lettre citée, Schem., p
SCHOPENH AUER .
sont restées solides et cordiales. Néanmoins, il manque à ces amitiés une nuance d'abandon, et lui seul en est cause. C'est que, avant Sully Prudhomme, il a éprouvé, avec une singulière acuité, ce sentiment que, jusque dans l'amour et l'amitié, l'homme est seul, muré dans son moi. Mais il y a plus. Chez Schopenhauer, le sentiment de la solitude se complique de celui d'un perpétuel conflit entre lui et les hommes : « Dès que j'eus commencé à penser, je me suis trouvé en désaccord avec le monde. Dans ma jeunesse, ce sentiment m'a souvent oppressé, car je supposais que la raison se trouvait du côté de la majorité... Toute ma vie, je me suis senti horriblement seul et j'ai sans cesse soupiré du fond du cœur : « Donne-moi un homme! » En vain. Je suis resté seul. Mais, je puis le dire en toute sincérité, cela n'a pas tenu à moi : je n'ai repoussé personne, je n'ai fui personne qui fût vraiment homme par l'esprit et le cœur... De bonne heure j'ai eu conscience de la différence qui me sépare des autres; mais je pensais : « Apprends à en connaître ne fût-ce que cent, et tu trouveras ton homme ». Puis : « Sur mille, tu en trouveras un » ; enfin : « Il s'en trouvera bien un, fallût-il le chercher parmi des milliers! » A la fin, je me suis convaincu que la nature est encore infiniment plus avare, et je dois supporter avec dignité et patience la « solitude des rois» (Byron1) ». Cette page est poignante ; et elle n'est pas unique. Dans mainte confidence de Schopenhauer, on retrouve le même sentiment de solitude désespérée. Il écrit dès 1816 : «Je suis presque toujours parmi les hommes comme Jésus de Nazareth, lorsqu'il appelait en vain