Gespr., p
LE CARACTÈRE
ses disciples endormis1 » ; et, vers 1857, il note en anglais : « I stood among them , but not of them2 ». Sans doute on peut trouver qu'il y a mis trop peu du sien, qu'il a apporté, dans les relations sociales, trop peu d'indulgence et d'humilité, qu'il n'a pas su mettre en pratique le conseil si pénétrant que lui donnait Gœthe en 1814 : « Veux-tu jouir de ta propre valeur? Prête aussi une valeur au monde » ; on peut le railler de s'être attribué une sorte de royauté intellectuelle, excluant toute familiarité entre lui et le commun des « philistins3 » ; mais il faut ajouter que, de cet isolement volontaire, il a été la première victime et qu'il a cruellement souffert de se sentir un être d'exception.
Mélancolie passionnée, sentiment d'amère solitude, suffiraient déjà à expliquer le pessimisme de Schopenhauer. Mais ce n'est là encore que le côté affectif de sa physionomie morale, et il faut ajouter que la nature très spéciale de son intelligence a singulièrement avivé sa puissance de sentir et de souffrir.
Nous l'avons dit à plusieurs reprises, Schopenhauer est un intuitif, beaucoup plus qu'un spéculatif. Sa philosophie est moins un système d'idées qu'une vision des choses, vision d'artiste, à la fois très pénétrante et très compréhensive. Les principaux thèmes de sa doctrine ne sont point des corollaires longuement déduits, mais la traduction immédiate d'une façon personnelle de percevoir le réel. Or le plus essentiel de ces thèmes, c'est l'illusionnisme universel, et l'on peut affirmer que l'auteur du Monde comme