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2. « J'étais parmi eux, sans être l'un d'eux. » Ibid., p. 357.
volonté et comme représentation a eu de l'illusion une conscience continue. Par une sorte de double vue intellectuelle, il aperçoit, au delà du phénomène multiple, la chose en soi, le vouloir unique qui s'évertue à devenir objet ; dans la pierre qui tombe, dans l'animal qui chasse, la sève qui monte, il discerne les tâtonnements obscurs de la Volonté. Et surtout il voit, d'un regard dont nul n'a égalé l'acuité, la duperie de tout ce qui fait la joie de vivre : le néant du plaisir, simple suspension de la douleur, sûr indice de l'inextinguible besoin; la vanité de l'amour, qui fait de l'individu le serviteur inconscient de l'espèce.
Sent-on, maintenant, ce qu'il y a d'angoissant, de tragique dans la destinée de cet homme heureux? Ce mélancolique trouve dans son intelligence des raisons nouvelles de souffrir, car toute souffrance, aperçue ou sentie, renouvelle en lui l'ample vision de « la douleur du monde ». Ce passionné a percé à jour le néant du désir; mais il n'en reste pas moins passionné et poursuit du même élan la volupté qu'il méprise. Ses sens ne souscrivent point au jugement de sa raison; il est divisé contre lui-même. Et l'on comprend du même coup pourquoi la division est irréparable entre lui et ses semblables. Ici encore, sa puissance d'intuition contrarie la simplicité de l'abandon. Il croit voir, au dedans de chaque homme, le mécanisme secret des passions, l'égoïsme au tréfonds de l'amitié, l'hypocrisie sous la livrée de la vertu. Il observe et s'observe trop pour se donner. Il écrit dès 1816 : « Je cause parfois avec les hommes comme l'enfant avec sa poupée. Il sait bien que sa poupée ne comprend pas, mais il se donne, par une agréable et consciente illusion, le
LE CARACTÈRE
plaisir de s'épancher1 ». Or qu'est-ce donc que ce jeu où l'un des partenaires observe et fait mouvoir l'autre à son gré, comme un pantin, sans rien livrer de lui-même, qu'estce, sinon l'ironie? Cette ironie, Schopenhauer ne l'a pas seulement maniée en artiste consommé ; il s'en est fait un système, une force : « Si l'on ne veut pas être un jouet entre les mains du premier coquin et la risée du premier imbécile, a-t-il écrit, la première règle est : reste boutonné!... Le véritable ton vis-à-vis d'eux est l'ironie, mais une ironie pleinement naturelle, aisée et qui ne se trahit pas » ; car une ironie agressive serait encore un hommage rendu à celui qu'elle atteint, tandis que l'ironie du sage « ne perd pas de vue le peu d'importance de l'interlocuteur et de son opinion et s'abstient de toute discussion2 ». Plus loin, il recommande de ne pas « secouer au vent » les exemples qu'on rencontre de la méchanceté et de la sottise humaine, mais, au contraire, de les utiliser comme autant d' « alimenta misanthropiae* ». Armé de l'ironie, il est devenu « systématiquement insociable4 », — mais insociable sans amertume; il n'éprouve plus pour l'homme qu'un « tranquille mépris 5 » ; il n'est plus même misanthrope, mais « cataphronanthrope 6 », et, s'il continue à fréquenter ses semblables, s'il a même des amis, combien cette amitié est hautaine et réservée ! Condescendance de grand seigneur poli et narquois, qui s'amuse sans éclat du spectacle de la comédie humaine.