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Une comédie, voilà bien ce qu'a paru la vie à Schopenhauer aux heures les plus sereines de sa vie, comédie dont il a été à la fois le spectateur et le metteur en scène. Nous disions plus haut qu'elle a aussi été pour lui un drame. Il n'y a pas contradiction entre les termes, s'il a été tout à la fois, pour reprendre le mot de Renan, de ceux que la vie blesse, parce qu'ils sentent, et de ceux qu'elle divertit, parce qu'ils pensent. Mais n'oublions pas que chez lui la mélancolie a devancé l'ironie, et que celle-ci ne l'a jamais pleinement délivré de cellelà, parce que, encore une fois, sa claire vision des choses multipliait sa puissance de sentir. Il ne s'est élevé que tardivement à cette ironie, qui est pour lui la forme intellectuelle de la résignation, la seule dont il fût capable; mais, avant qu'il y parvînt, le meilleur de son œuvre était écrit déjà.
Cette analyse est déjà longue. Elle serait incomplète cependant si nous négligions de dégager d'autres traits saillants, et ceux-là parfaitement purs, de cette grande figure.
Cet inquiet, ce violent a connu la douceur d'émotions apaisantes. Il les a dues à la contemplation de la nature, à l'art, à la conquête et à la possession du vrai. Déjà, en 1816, il jetait sur le papier cette note qui traduit le partage de son àme entre la protestation contre la douleur et la joie de la découverte : < Une vie dans le monde sensible est un breuvage amer et doux à la fois. C'est une perpétuelle conquête du savoir... Le contenu de ce savoir est triste et déprimant; mais la forme du savoir en général,... la pénétration du vrai procure une joie parfaite et mêle continuellement, et d'étrange façon, sa dou-
LE CARACTÈRE
ceur à cette amertume1 ». Aucun homme n'a éprouvé plus intimement la fierté de penser, surtout pendant les années fécondes où il sent germer en lui une merveilleuse floraison d'idées nouvelles. C'est alors qu'il écrit à Gœthe, dans l'admirable lettre que nous avons citée déjà : « Toute œuvre a son origine dans l'heureuse inspiration d'un moment unique, et celle-ci donne la volupté de la conception2 ». Comme la mère, — il a dix fois repris ce thème, — il sent, avec une sorte d'émoi joyeux, l'œuvre tressaillir en lui, grandir, jaillir enfin3; il s'émerveille de l'avoir engendrée, il lui semble qu'elle s'est faite en lui, sans lui4. Mais cette admiration n'est pas faiblesse ; il réagit contre elle et s'érige en critique de lui-même. Dès Rudolstadt, il écrit, en 1813 : « Quand ma pensée se présente à moi indistincte et flotte comme une faible image, un désir inexprimable me saisit de m'emparer d'elle ; je laisse tout et je la poursuis, comme un chasseur la proie, à travers tous les labyrinthes; je l'investis de toutes parts, je lui barre le chemin, jusqu'à ce que je la saisisse, la rende claire et la jette morte sur le papier5. » Or, il y a là chez lui beaucoup plus que le souci de fixer l'inspiration pour la mieux juger ; c'est un véritable procédé de méthode. Il va de l'intuition la plus spontanée à la critique la plus exigeante. « Mon artifice, dira-t-il vers 1830, consiste à verser tout à coup sur l'intuition la plus vive ou sur l'impression la plus profonde, à l'heure favorable où elle vient de naître, la réflexion abs-